Les monnaies 🪙

L'argent fait-il le bonheur ?

1. Un peu de définition

Le mot monnaie provient du latin moneta. Son origine remonte au 3ᵉ siècle AEC, lorsque l'atelier de fabrication des pièces de Rome fut installé sur le Capitole (lieu sacré), à côté du temple de la déesse Junon Moneta. Par métonymie, le nom de la déesse a fini par désigner l'atelier, puis les pièces qui y étaient frappées.

L'épithète « Moneta » (celle qui avertit) associée à Junon provient historiquement de l'épisode des oies du Capitole 🪿. En 390 AEC, ces oies auraient alerté les Romains d'une tentative d'invasion gauloise, d'où la construction du temple dédié à la déesse protectrice.

Une monnaie est un instrument légal d'échange, de mesure de la valeur et de réserve de richesse. Pour remplir son rôle, elle doit être acceptée par une communauté et garantie par une autorité (souvent une banque centrale ou un État).

2. Un peu d'histoire

Avant l'apparition de la monnaie telle que nous la connaissons, les sociétés pratiquaient des systèmes d'échanges direct de biens ou de services sans intermédiaire monétaire. Des objets utiles servaient de monnaie (sel, bétail, coquillages cauris).

L'Antiquité

Roi de Lydie au 6ᵉ siècle AEC, Crésus est crédité de l'invention du système bimétallique en remplaçant l'électrum (un alliage naturel d'or et d'argent) par des pièces d'or et d'argent pur, mettant fin au monométallisme. Ces métaux étaient particulièrement considérés pour leur rareté et leur inaltérabilité.

Ces émissions, appelées créséides, possédaient un poids et un titre garantis par l'État pour faciliter les échanges commerciaux. En abandonnant l'usage de l'électrum au profit de métaux séparés, cette innovation a permis de stabiliser la valeur monétaire et de transformer l'économie du monde méditerranéen.

Les dénominations monétaires anciennes découlent généralement de mesures de poids ou de l'autorité émettrice. L'Antiquité grecque utilisait la drachme et le statère, tandis que Rome imposait le sesterce, le denier et l'aureus dès le 3ᵉ siècle AEC.

Au Moyen Âge

À la fin du 8ᵉ siècle, Charlemagne instaure un système monétaire normalisé (livre, sou, denier) qui a dominé l'Europe pendant près d'un millénaire.

Depuis le 12ᵉ siècle, le seigneuriage désigne le profit perçu par l'émetteur de la monnaie, correspondant à la différence entre la valeur nominale et le coût de production. Ce droit régalien perdure aujourd'hui à travers la monnaie scripturale, dont le coût de création numérique est quasiment nul.

Au 13ᵉ siècle, les marchands italiens, appelés Lombards, inventent des documents écrits (lettres de changes) pour éviter de transporter des coffres d'or. En dissociant la monnaie de son support métallique, ils inventent le crédit et le transfert de fonds international, posant ainsi les fondements du système bancaire moderne.

La « famine monétaire » culmine entre 1440 et 1460, lorsque l'épuisement des mines et la fuite de l'argent vers l'Orient raréfient les pièces en Europe. Cette pénurie physique paralyse les échanges et impose un retour local au troc ou à des substituts monétaires précaires. Ce blocage économique ne prend fin qu'avec l'exploitation de nouveaux gisements d'argent en Europe centrale à la fin du 15ᵉ siècle.

Si l'Europe attend le 18ᵉ siècle pour adopter massivement le papier-monnaie, la Chine l'utilise dès le 11ᵉ siècle sous la dynastie Song avec les « jiaozi ». Cette invention chinoise répondait à la difficulté de transporter de lourdes quantités de monnaie de fer, facilitant ainsi le commerce de gros sur de longues distances.

16ᵉ siècle

Formulée par Thomas Gresham, la loi Gresham observe que « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Si 2 monnaies ont la même valeur légale, mais des valeurs intrinsèques différentes, les agents thésaurisent la « bonne » et n'utilisent que la « mauvaise ».

18ᵉ siècle

En 1716, le banquier écossais John Law introduit en France le billet de banque pour remplacer les métaux et éponger la dette. Cette expérience particulière s'achève par une banqueroute en 1720, montrant les dangers d'une création monétaire non régulée. 💣 Cela provoquera une méfiance durable de la population française envers le papier-monnaie, retardant le développement du crédit en France par rapport à l'Angleterre pendant près d'un siècle.

19ᵉ siècle

Pour l'historien Niall Ferguson, la capacité d'un État à émettre des obligations (de la monnaie de papier à long terme) est plus puissante que n'importe quelle armée. C'est ce qui a permis à la Grande-Bretagne de vaincre la France de Napoléon en 1815, dont le système financier était archaïque et fondé sur l'impôt direct.

Pour l'économiste Michel Aglietta, ce siècle est l'ère de l'étalon-or, officiellement consolidé par le Bank Charter Act de 1844 en Angleterre. Ce régime impose une discipline métallique stricte pour garantir la stabilité des prix et la confiance internationale.

Créée en 1865 par Napoléon III, l'Union monétaire latine harmonisait les monnaies de plusieurs pays sur un modèle bimétalliste, laissant un héritage documentaire précis pour la numismatique. C'est l'un des premiers ancêtres de la coopération monétaire européenne.

20ᵉ siècle

L'apparition de la carte bancaire en 1967 et la généralisation des terminaux de paiement ont accéléré la dématérialisation de la monnaie, transformant la monnaie scripturale en simples flux de données informatiques instantanés.

En 1971, suite à la décision de Richard Nixon, les accords de Bretton Woods prennent fin, c'est la fin de l'étalon-or :

La monnaie n'est plus échangeable contre de l'or. Elle devient « fiduciaire », ce qui signifie qu'elle ne repose plus que sur la confiance accordée à l'État et à l'économie.

La valeur des monnaies n'est plus bloquée. Elle varie désormais chaque jour sur les marchés en fonction de l'offre et de la demande (taux de change flottants).

21ᵉ siècle

Le passage à la monnaie unique au 1ᵉʳ janvier 2002 constitue l'un des changements monétaires les plus importants de l'histoire moderne. Il marque l'abandon de la souveraineté monétaire nationale par plusieurs États au profit d'une institution supranationale, la Banque centrale européenne.

Le Bitcoin a été introduit en 2008 en tant que cryptomonnaie, avec la publication de son livre blanc par Satoshi Nakamoto, en pleine débâcle des subprimes. Le réseau a été officiellement lancé le 3 janvier 2009 lors du minage du premier bloc.

3. Chez Aristote

Depuis les travaux d'Aristote, on définit classiquement la monnaie par 3 fonctions essentielles :

Intermédiaire des échanges : Elle permet d'acheter et de vendre des biens sans avoir besoin de trouver une contrepartie qui possède exactement ce dont on a besoin (fin du "troc").

Unité de compte : Elle sert d'étalon pour mesurer la valeur relative de choses hétérogènes (comparer le prix d'un kilo de pain et d'une montre).

Réserve de valeur : Elle permet de transférer du pouvoir d'achat dans le temps, à condition que son pouvoir d'achat reste relativement stable (absence d'inflation galopante).

Pour lui, la monnaie nait d'une nécessité (la chreia). Il met toutefois en garde contre la chrématistique, l'art de s'enrichir pour l'enrichissement lui-même, où la monnaie ne sert plus seulement aux échanges nécessaires, mais devient une fin en soi.

4. Les fausses monnaies

Dès l'Antiquité, la monnaie fourrée consistait à recouvrir un cœur de métal vil (cuivre ou plomb) d'une fine pellicule d'or ou d'argent. Bien que visuellement identiques aux vraies pièces, elles pouvaient être identifiées par la pesée, car leur densité était plus faible.

Au 7ᵉ siècle, Isidore de Séville définit ainsi la monnaie dans les Étymologies : "En matière de monnaie, trois choses importent : le métal, l’aspect et le poids. S’il manque un de ces éléments, ce n’est pas de la monnaie."

Isaac Newton, en tant que directeur de la Monnaie royale d'Angleterre, a systématisé l'usage des cannelures sur la tranche des pièces. Cette innovation technique visait à empêcher le « rognage », une pratique consistant à limer discrètement les bords des pièces en métaux précieux pour en récupérer la matière.

Au-delà des contrefaçons artisanales visant à tromper le public par des pièces au poids altéré ou à l'alliage corrompu, la production de fausse monnaie s'est imposée comme une arme de guerre stratégique. Plusieurs États ont massivement imité les devises de leurs rivaux pour déstabiliser leur économie nationale en provoquant une inflation artificielle et une crise de confiance généralisée.

À l'époque moderne, des techniques comme la galvanoplastie ont été utilisées pour recouvrir des métaux vils d'une fine couche de métal précieux, imitant ainsi parfaitement l'aspect visuel des monnaies authentiques sans en posséder la valeur intrinsèque.

5. Un peu de cochon 🐷

L'origine du cochon-tirelire remonte au Moyen Âge, vers le 15ᵉ siècle, en raison d'une confusion linguistique en Angleterre. On utilisait alors une argile économique de couleur orangée nommée pygg pour fabriquer des pots à monnaie. Avec l'évolution de la langue, le terme a fini par se confondre phonétiquement avec le mot pig, désignant l'animal.

Au 18ᵉ siècle, des potiers britanniques ont exploité ce jeu de mots en donnant littéralement la forme d'un porcelet à ces récipients de terre cuite. Ce symbole s'est ensuite imposé mondialement, le cochon étant traditionnellement associé à l'épargne et à la prospérité paysanne. L'idée de devoir briser l'objet pour récupérer son contenu renforçait l'idée d'une réserve d'argent intouchable sur le long terme.

6. Un peu de réflexion

Au-delà de l'aspect technique, la monnaie est une construction sociale et politique. Tout montre qu'elle ne peut exister sans un contrat de confiance tacite entre les individus.

La monnaie n'est pas toujours une création étatique. De nombreuses sociétés ont utilisé des monnaies privées ou des monnaies de nécessité, dont la valeur était déterminée uniquement par le consensus d'un groupe de marchands ou d'une communauté locale, indépendamment de toute autorité centrale.

L'argent désigne le métal précieux ou la richesse accumulée, possédant souvent une valeur intrinsèque, tandis que la monnaie est l'outil légal et abstrait servant d'intermédiaire aux échanges.

L'histoire monétaire est ponctuée de crises d'hyperinflation dévastatrices, comme en Allemagne en 1923 ou en Hongrie en 1946. Ces épisodes de dépréciation extrême pulvérisent la confiance des citoyens et réduisent la valeur de la monnaie à néant.

De nos jours, on distingue la monnaie fiduciaire (billets et pièces dont la valeur repose sur la confiance) et la monnaie scripturale (écritures sur des comptes bancaires), cette dernière représentant plus de 90 % de la masse monétaire.

Les banques centrales doivent arbitrer entre la création monétaire (pour stimuler l'économie) et la lutte contre l'inflation (pour protéger la valeur de la monnaie), dans l'idée de trouver un juste milieu entre la stabilité et la croissance.

L'argent fait-il le bonheur ? Si la monnaie permet de quantifier la richesse, elle ne mesure pas le bien-être, laissant la question de la corrélation entre argent et bonheur à la réflexion.

Battre monnaie est l'un des attributs régaliens les plus anciens. L'émergence des cryptomonnaies décentralisées en réponse technologique remet en question ce monopole étatique : peut-on faire confiance à un algorithme plutôt qu'à une institution ? 🤫

Références

  1. Pourquoi et comment la monnaie a-t-elle été inventée ? - France Culture
  2. 30 000 ans d'histoire monétaire, avec Benoist Simmat - France Culture
  3. Antique et en toc, histoire de fausses monnaies - France Culture
  4. La monnaie sous l'Empire romain - France Culture
  5. La valeur de la monnaie - France Culture
  6. Les cryptomonnaies - Germinou, Quora
  7. La dette - Germinou, Quora

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