Le dialogue interreligieux

La communication religieuse, est-ce si compliqué ?
1. Un peu de définition
Le dialogue interreligieux désigne les échanges, coopérations et rencontres entre les membres de confessions religieuses les plus populaires de la planète. Il vise à instaurer une compréhension mutuelle et à apaiser les tensions potentielles entre les croyances.
2. Le Parlement mondial des religions (1893)
Organisé à Chicago lors de l'Exposition universelle — conçue pour célébrer le 400e anniversaire de l'arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde —, cet événement fondateur est initié par le révérend Jenkins Lloyd Jones, un chrétien unitarien. Ce rassemblement invite, pour la première fois, les représentants de toutes confessions à se réunir sans projet prosélyte.
Cette commémoration servait de vitrine politique pour afficher la puissance industrielle d'États-Unis en pleine expansion face à l'Europe. En érigeant le navigateur en héros national, le pouvoir cherchait à unifier un pays encore divisé par la guerre civile et à intégrer les nouvelles vagues d'immigrants catholiques au récit fondateur de la république.
L'exposition visait à cartographier et à afficher tous les progrès matériels, techniques, industriels et scientifiques de l'humanité. Face à cette démesure technologique, des intellectuels et des chefs religieux ont soutenu que le progrès humain ne pouvait se limiter aux machines et à l'industrie, mais qu'il devait inclure une dimension morale, philosophique et spirituelle. Le Parlement des religions est ainsi né comme le sommet intellectuel de cette immense foire internationale, conçu pour dresser "l'inventaire spirituel" de l'humanité.
Si cette initiative pose les bases d'un dialogue institutionnalisé qui se poursuit encore aujourd'hui tous les 4 ans, la première moitié du 20ᵉ siècle freine cet élan. Durant l'entre-deux-guerres, de rares initiatives intellectuelles tentent de maintenir des ponts entre les cultures, mais ces efforts restent marginaux face à la montée du fascisme, des totalitarismes et des replis identitaires.
De nombreuses religions présentes
Le shintoïsme : Le prêtre Reuchi Shibata fait le déplacement depuis le Japon pour présenter les fondements rituels et spirituels de sa tradition, initiant l'un des premiers contacts officiels de ce culte avec le monde interreligieux occidental.
Le confucianisme : Le diplomate Pung Quang Yu, attaché à la légation chinoise, présente un long traité explicatif détaillant l'éthique sociale et la doctrine de Confucius.
Le taoïsme : La pensée de Lao Tseu a été introduite par une communication écrite de Kum Wai Ho. Ce texte officiel, décrivant la quête d'harmonie avec la nature, a été lu publiquement devant l'assemblée par le président du comité d'organisation, le révérend John Henry Barrows.
L'hindouisme : Le moine Swami Vivekananda marque profondément les esprits dès la séance d'ouverture par un discours mémorable prônant la tolérance universelle et l'harmonie entre les croyances. Son intervention historique introduit la doctrine du Vedanta en Occident et lui vaut une ovation debout prolongée de la part des milliers de délégués présents.
Le jaïnisme : Le juriste et chercheur Virchand Gandhi réalise une intervention remarquée, exposant pour la première fois avec précision à l'Occident les concepts de cosmologie jaïne et le principe fondamental de non-violence (ahimsa).
Le bouddhisme : Le leader sri-lankais Anagarika Dharmapala représente le courant Theravāda, tandis que le maître Soyen Shaku introduit les bases du bouddhisme Zen auprès du public américain.
Le sikhisme : Bien que ne disposant pas d'un délégué physique envoyé d'Inde, la tradition sikhe est officiellement introduite par la lecture d'un essai détaillé traduisant ses principes d'égalité universelle et d'accueil de l'autre.
Le zoroastrisme : La communauté des Parsi d'Inde mandate des délégués officiels (dont l'homme d'affaires Jivanji Jamshedji Modi) afin de faire entendre ses enseignements.
Le bahaïsme : Le révérend Henry Jessup effectue la toute première mention publique de ce mouvement religieux aux États-Unis, soulignant son message d'unité mondiale des religions.
Le judaïsme : Le rabbin Kaufmann Kohler, figure majeure du judaïsme réformé, intervient activement pour défendre l'idée d'une fraternité humaine universelle fondée sur les textes bibliques.
Le catholicisme romain : Le cardinal James Gibbons, archevêque de Baltimore et figure majeure de l'Église américaine, prononce un discours marquant lors de la séance d'ouverture. Malgré les fortes réticences de certains évêques européens qui refusaient de siéger aux côtés de religions non chrétiennes, il insiste sur l'engagement des catholiques en faveur du progrès social et de la fraternité humaine.
Le protestantisme : Le comité d’organisation du Parlement incarne l'esprit d'ouverture de l'Exposition universelle à travers deux figures clés de Chicago : le pasteur presbytérien John Henry Barrows, son président, qui s'efforce de créer une plateforme d'accueil universelle tout en réaffirmant sa foi chrétienne, et le pasteur unitarien Jenkins Lloyd Jones, son secrétaire, qui défend une approche libérale et non dogmatique afin d'offrir une tribune libre, rationnelle et fraternelle à toutes les croyances.
L'Église orthodoxe grecque : L'archevêque Dionysios Latas, métropolite de Zante, assure une présence remarquée pour l'orthodoxie orientale. Dans son allocution, il expose l'histoire et la théologie des Églises d'Orient et appelle à une union des cœurs et à une compréhension mutuelle entre les nations chrétiennes et le reste du monde.
L'islam sunnite : Mohammed Alexander Russell Webb, diplomate et l'un des premiers Anglo-Américains convertis à l'islam, assure la représentation de la foi musulmane en donnant des conférences pour dissiper certains préjugés.
Des absences à expliquer
L'Église vieille-catholique (Union d'Utrecht) : Ce courant dissident, né en Europe après le refus du dogme de l'infaillibilité pontificale proclamé en 1870, n'a pas eu de représentation officielle ou de tribune dédiée. Trop marginale et récente aux États-Unis, elle a été totalement éclipsée par la puissante Église catholique romaine américaine qui cherchait à prouver sa parfaite intégration dans la république.
Les Églises catholiques orientales (unies à Rome) : Bien que rattachées au pape, ces Églises (comme les maronites ou les melkites) n'ont pas envoyé de délégués spécifiques pour exprimer leur identité propre. Les organisateurs de Chicago, marqués par une vision très occidentale, ont englobé toute la représentation catholique sous la bannière unique de l'Église romaine latine.
Le mormonisme : Bien que ce mouvement soit né aux États-Unis, les organisateurs ont explicitement refusé de l'inviter. À cette époque, l'Église mormone était encore profondément stigmatisée par la société américaine en raison de la question de la polygamie (bien qu'officiellement abandonnée en 1890).
L'islam chiite : Alors que l'islam sunnite était représenté par quelques délégués, l'islam chiite est resté le grand absent du monde musulman. L'isolement géopolitique de la Perse (Iran) de l'époque et le manque de canaux diplomatiques ou académiques établis avec le comité de Chicago ont empêché toute participation officielle ou invitation de ses autorités cléricales.
Religions amérindiennes et africaines : Les croyances et spiritualités des peuples autochtones d'Amérique du Nord (pourtant sur leur propre continent) et d'Afrique (vaudou) ont été ignorées, car considérées à l'époque par le comité d'organisation comme des "animismes" ou des "paganismes" primitifs, et non comme des religions constituées.
L'Église orthodoxe russe : Bien que le christianisme occidental (protestant et catholique) ait dominé les débats, certaines grandes branches chrétiennes ont boycotté l'événement. Le Saint-Synode de l'Église orthodoxe russe a formellement interdit à ses membres d'y participer, considérant que réunir toutes les religions sur un pied d'égalité théologique était une hérésie.
L'archevêque de Cantorbéry (Église anglicane) : Edward White Benson, alors chef spirituel de l'anglicanisme, a refusé l'invitation. Il a déclaré que la religion chrétienne était la seule vraie religion et qu'elle ne pouvait pas siéger dans un parlement qui supposait l'égalité des autres croyances.
Pour les Églises orthodoxe russe et anglicane de 1893, le refus de participer au Parlement de Chicago reposait sur la conviction absolue de la supériorité et de l'unicité de leur foi (orthodoxie), perçue non comme une option spirituelle parmi d'autres, mais comme la Vérité divine exclusive. En refusant de siéger à égalité avec des traditions non chrétiennes, ces institutions rejetaient ce qu'elles nommaient l'indifférentisme religieux — c'est-à-dire l'idée relativiste selon laquelle toutes les croyances se valent et mènent de façon équivalente au salut. Elles se distinguaient ainsi radicalement de la posture des organisateurs protestants américains : alors que ces derniers étaient imprégnés par la théologie de l'accomplissement, postulant avec une certaine naïveté coloniale que le christianisme se révélerait naturellement comme l'aboutissement moral de toutes les religions mondiales lors des débats, les traditionalistes russes et anglicans considéraient que le simple fait de soumettre la Révélation au pluralisme d'une tribune démocratique constituait déjà une hérésie et une trahison doctrinale inacceptable.
3. D'autres dates importantes
Le concile Vatican II et la déclaration Nostra Aetate (1962-1965)
Ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII et clôturé par le pape Paul VI, le concile Vatican II marque un tournant historique pour l'Église catholique romaine. Cette ouverture officielle vers les autres croyances se concrétise à Rome le 28 octobre 1965 avec la promulgation de la déclaration Nostra Aetate (littéralement « À notre époque »). Adopté à une écrasante majorité par les évêques (2221 voix contre 88), ce texte redéfinit positivement les relations avec les religions non chrétiennes, en particulier le judaïsme et l'islam.
La portée de ce document est révolutionnaire : l'Église y affirme pour la première fois que les autres traditions spirituelles reflètent un rayon de la vérité divine. En condamnant fermement l'antisémitisme et en rejetant explicitement la vieille accusation théologique de « peuple déicide » qui pesait sur les Juifs, la déclaration rompt avec des siècles de méfiance. Elle établit ainsi le respect de l'altérité comme un devoir fondamental et fait du dialogue interreligieux une priorité institutionnelle durable.
La rencontre d'Assise (1986)
Le 27 octobre 1986, à l'initiative du pape Jean-Paul II, la ville d'Assise (Italie) accueille des leaders spirituels du monde entier, incluant le dalaï-lama pour le bouddhisme, des représentants orthodoxes, protestants, juifs, musulmans, hindous et de religions traditionnelles.
Cet événement symbolique fort établit un précédent en réunissant ces autorités non pas pour fusionner leurs prières, mais pour « être ensemble pour prier » pour la paix mondiale. Cette journée historique a également été marquée par le « miracle d'Assise », un cessez-le-feu de 24 heures respecté par de nombreux groupes armés à travers la planète.
La réponse aux fondamentalismes (Années 1990)
En réaction à la montée des fondamentalismes, de nombreuses initiatives locales et régionales voient le jour en Europe. Le théologien suisse catholique Hans Küng, auteur du manifeste Projet d'éthique planétaire (1990), formule alors sa célèbre maxime : « Pas de paix entre les nations sans paix entre les religions ».
Ses travaux trouvent un écho mondial lors du centenaire du Parlement des religions de Chicago en 1993, où il rédige la Déclaration pour une éthique planétaire, adoptée par plus de 200 représentants religieux pour démontrer que le dialogue n'est pas une fusion des doctrines, mais une reconnaissance mutuelle de l'altérité.
Le Forum mondial des religions (2005)
Organisé le 15 mars 2005 (Corée du Sud), ce forum international consolide les structures existantes en établissant des réseaux permanents d'échanges. Ces cadres permettent aux autorités religieuses de communiquer directement en période de crise internationale afin de prévenir les amalgames et de désamorcer les conflits interculturels.
Abou Dabi (2019)
Le 4 février 2019, un tournant doctrinal majeur s'opère à Abou Dabi avec la signature du Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune par le pape François et le grand imam d'Al-Azhar, Ahmed el-Tayeb. Ce texte condamne explicitement le terrorisme ainsi que l'instrumentalisation du fait religieux à des fins de violence, tout en affirmant que la diversité des religions relève d'une sage volonté divine. Cette déclaration historique a non seulement mené à la création du Comité supérieur de la fraternité humaine, mais elle a également inspiré l'Assemblée générale des Nations unies à proclamer le 4 février Journée internationale de la fraternité humaine.
4. Un peu de réflexion
Depuis qu'il existe, le dialogue interreligieux a montré que l'on a toujours tenté de communiquer avec l'autre dans l'altérité, sans chercher à le convertir. Il pose ainsi un espace d'échange, sans esprit de concurrence, tout en reconnaissant la liberté de conscience.
Dans un monde de plus en plus connecté, peut-il réellement contribuer à la résolution des conflits géopolitiques, ou reste-t-il limité à un cadre symbolique sans impact sur les réalités matérielles des populations ?
Références
- L'éthique du dialogue : Rachid Benzine
- Les soixante ans de Nostra Aetate
2 vues · 0 vote positif
Réactions
Connectez-vous pour réagir.
Commentaires
0 message