La bienveillance

"Nul n'est méchant volontairement."

Platon

La bienveillance, au-delà de sa définition usuelle de gentillesse, constitue un objet d'étude rigoureux pour la philosophie. En croisant les approches d'Aristote, de Spinoza et de Kant, on découvre que cette notion oscille entre une disposition du caractère, une mécanique de la puissance et une exigence de la volonté.

1. Chez Aristote

Pour Aristote, au 4ᵉ siècle AEC, la bienveillance (eunoia) est la condition de possibilité de l'amitié (philia), sans laquelle aucune cité ne peut subsister. Elle consiste à souhaiter le bien de l'autre pour lui-même. Contrairement au simple désir, elle ne cherche pas d'utilité immédiate, elle est désintéressée.

Dans son éthique, la bienveillance est une "amitié inactive". Elle devient active lorsqu'elle est partagée et reconnue socialement. Elle est l'apanage de l'homme vertueux qui reconnaît en l'autre un semblable.

2. Chez Spinoza

Pour Spinoza, la bienveillance n'est pas qu'une vertu morale, mais une logique de survie et d'intelligence. En cherchant à persévérer dans son être (le conatus), l'individu comprend par la raison que l'entraide est plus efficace que la compétition : contrairement au loup de Hobbes, l'homme devient une source de force pour l'homme.

Agir avec bienveillance permet d'augmenter la puissance de ceux qui nous entourent, ce qui renforce par ricochet notre propre capacité à agir. C’est une stratégie de joie partagée : en faisant le bien de celui qui nous ressemble, nous améliorons notre environnement et stabilisons notre propre bonheur.

3. Chez Kant

Pour Kant, il convient de mettre la loi morale en avant, plutôt que sur le sentiment ou l'intérêt. Il distingue la bienveillance esthétique (le simple plaisir de voir les autres heureux) de la bienfaisance active. Même si nous n'éprouvons aucune sympathie pour un individu, la raison nous commande d'agir pour son bien.

Puisque tout homme souhaite être aidé lorsqu'il est dans le besoin, il doit ériger la bienveillance en maxime universelle. Elle devient une obligation de respecter l'humanité en la personne de l'autre, traitant autrui comme une fin et jamais seulement comme un moyen.

4. Un peu de politique

L'usage politique de la bienveillance, illustré par Barack Obama ou Emmanuel Macron, sert de stratégie de communication pour apaiser les tensions sociales. Cette posture vise à substituer la concorde au conflit partisan traditionnel par une écoute affichée, se heurtant souvent à la réalité des contraintes budgétaires dans les services publics.

Cet usage peut dériver vers un paternalisme qui place le dirigeant en position de supériorité morale. La bienveillance devient alors un outil marketing qui psychologise les enjeux politiques au détriment d'un véritable débat démocratique sur l'égalité.

5. Un peu de réflexion

La bienveillance est souvent raillée comme une naïveté de « Bisounours » face à la malveillance réelle. Elle n'est pourtant pas une ignorance du mal, mais un choix rationnel de ne pas céder aux passions tristes pour briser le cycle de la violence.

L'adage « L'enfer est pavé de bonnes intentions » rappelle qu'une aide mal éclairée peut devenir un faux ami qui étouffe l'autre. À l'inverse, le Bon Samaritain incarne une bienfaisance concrète et efficace, où l'action prime sur la simple pitié narcissique.

Le principe de Platon « Nul n'est méchant volontairement » suggère que le mal n'est qu'une ignorance du bien. La bienveillance devient alors une forme de pédagogie lucide qui cherche à comprendre l'erreur de l'autre plutôt qu'à condamner sa nature.

"L'homme supérieur est celui qui a une bienveillance égale pour tous, et qui est sans égoïsme et sans partialité."

Confucius

Références

  1. Comment la malveillance est-elle possible ? - France Culture
  2. Pourquoi le mot "bienveillance" est partout - France Culture

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