Définition de l'islam

Que signifie vraiment le mot « islam », et comment cette religion s'est-elle diversifiée au fil des siècles ?
1. Un peu de définition
Le mot « islam » provient de la racine arabe s.l.m., qui exprime les idées de paix (salām) et de sécurité (salima). Il correspond au nom d'action du verbe aslama, qui signifie littéralement « se confier, s'en remettre entièrement à », mais englobe aussi les notions de se mettre en sécurité et de préserver son intégrité. Loin d'une simple soumission passive, ce terme désigne un engagement spirituel volontaire : l'acte de dévotion par lequel on remet son sort entre les mains de Dieu.
Le terme « musulman » (muslim) désigne celui qui accomplit cette démarche de foi, fondée sur la confiance (tawakkul) et le fait de s'en remettre à Dieu. Si islām est traditionnellement traduit par « soumission à Dieu », plusieurs linguistes soulignent que cette traduction ne rend qu'imparfaitement la richesse sémantique de la racine s.l.m., également associée à la paix, à la sécurité et à l'intégrité. Certains distinguent ainsi islām, qui renvoie à une adhésion volontaire et confiante à la volonté divine, d'istislām, terme évoquant davantage une reddition ou une soumission contrainte. Cette distinction, bien que défendue par plusieurs spécialistes, ne fait toutefois pas l'unanimité dans les études arabes et islamiques.
Au-delà de la démarche de foi individuelle, le terme recouvre historiquement 3 réalités distinctes : une religion commune, une civilisation diversifiée s'étendant de la Mauritanie à l'Indonésie, et un espace politico-religieux global, le Dar al-islam.
2. Un peu des courants
L'islam n'a jamais formé un bloc théologique homogène. Dès la mort de Mahomet en 632, une crise de succession éclate : qui doit diriger la communauté ? Les compagnons du Prophète choisissent Abou Bakr comme premier calife, écartant Ali, cousin et gendre de Mahomet, dont les partisans (chī'at ʿAlī, le « parti d'Ali ») estiment que la légitimité doit rester dans la famille prophétique. Cette fracture initiale, appelée fitna, culmine lors de la bataille de Siffin en 657, où les trois grands partis qui allaient donner naissance aux groupes kharijite, sunnite et chiite apparaissent au grand jour.
Listes des principaux courants
Le sunnisme : Ce terme vient de l'arabe sunna, qui signifie « cheminement », « ligne de conduite » ou « tradition ». Dans le contexte religieux, il désigne la fidélité à la tradition et aux comportements du Prophète. Courant majoritaire (environ 85 à 90 % des musulmans dans le monde), il se structure autour de cette référence. Ses 4 grandes écoles juridiques portent le nom de leurs fondateurs au 8ᵉ siècle et 9ᵉ siècle : le hanafisme (fondé par Abou Hanîfa, mort en 767 ; majoritaire en Turquie, dans les Balkans, en Asie centrale et de l'Est), le malikisme (fondé par Mâlik ibn Anas, mort en 795 ; majoritaire en Afrique du Nord et de l'Ouest), le chaféisme (fondé par Al-Chafi'i, mort en 820 ; majoritaire en Égypte, en Afrique de l'Est et en Asie du Sud-Est), et le hanbalisme (fondé par Ahmad ibn Hanbal, mort en 855 ; majoritaire en Arabie saoudite et dans le Golfe).
Le chiisme : Ce terme provient du mot arabe chī'a, qui signifie « parti », « faction » ou « partisans ». À l'origine, il s'agit d'une abréviation de chī'at ʿAlī, c'est-à-dire « le parti d'Ali ». Courant minoritaire (environ 10 à 15 % des musulmans), il s'est construit autour de la figure d'Ali (mort en 661) et de ses descendants, les imams. Le martyre d'Hussein, fils d'Ali, face aux troupes omeyyades à Kerbala en 680, scelle la rupture définitive. Sa branche principale est la duodécimaine (qui reconnaît douze imams, majoritaire en Iran, en Irak, à Bahreïn et au Liban). Les autres branches notables incluent l'ismaélisme (structuré au 8ᵉ siècle, aujourd'hui présent en Inde, au Pakistan, en Syrie et en Afrique de l'Est) et le zaydisme (qui tire son nom de l'imam Zayd ibn Ali, principalement implanté au Yémen).
Le kharijisme : Le mot vient de la racine arabe kh.r.j., qui signifie « sortir ». Les Khawarij (singulier Khârijî) sont littéralement « ceux qui sortent », c'est-à-dire les dissidents ou les insurgés. Cette troisième voie naît en 657 lors de la bataille de Siffin, lorsque certains combattants rejettent l'arbitrage politique entre Ali et le futur calife omeyyade Muawiya. Ce groupe refuse la légitimité exclusive de ces deux dirigeants et prône un rigorisme moral absolu. Son unique branche survivante est l'ibadisme, une forme modérée qui doit son nom au théologien Abdallah ibn Ibad et est apparue à Bassora (Irak actuel) à la fin du 7ᵉ siècle sous l'impulsion de Jabir ibn Zayd. L'ibadisme est aujourd'hui la confession majoritaire au sultanat d'Oman, et subsiste au sein de minorités berbères en Afrique du Nord, notamment sur l'île de Djerba en Tunisie, dans la vallée du Mzab en Algérie et dans le Djebel Nafoussa en Libye.
L'alévisme : Le terme dérive directement du nom d'Ali (le gendre du Prophète) avec le suffixe d'appartenance -vi, signifiant littéralement « adepte d'Ali » ou « lié à Ali ». Ce courant singulier émerge progressivement en Anatolie entre le 13ᵉ siècle et le 16ᵉ siècle, fortement influencé par des figures spirituelles comme Haji Bektash Veli (mort au 13ᵉ siècle). Il intègre une profonde vénération pour Ali, une forte dimension mystique (soufie) et des traditions culturelles turques préislamiques. Il est pratiqué presque exclusivement en Turquie (où il représente entre 10 et 20 % de la population) et au sein de la diaspora turque en Europe.
Le soufisme : L'étymologie la plus largement retenue associe ce mot au terme arabe sūf, qui signifie « laine », en référence à la robe de laine brute (khirqa) que portaient les premiers ascètes en signe de détachement matériel. D'autres hypothèses évoquent une parenté avec safā (« pureté »). Courant mystique et spirituel transversal, il se développe à partir du 8ᵉ siècle avec des figures comme Rabia al-Adawiyya (morte en 801) ou Al-Hallaj (mort en 922), avant de se structurer en confréries (turuq, signifiant « voies ») à partir du 12ᵉ siècle (telles que la Qadiriyya ou la Shadhiliyya). Présent aussi bien chez les sunnites que chez les chiites, il privilégie la recherche d'une union intime avec Dieu. Le soufisme est pratiqué à travers tout le monde islamique, particulièrement marqué au Maroc, au Sénégal, en Égypte, en Turquie et en Asie du Sud (Inde, Pakistan).
Les mouvements contemporains et réformistes : Ces courants portent généralement des désignations liées à des fondateurs, des concepts politiques ou des élans de renouveau. Le pôle ultra-conservateur est marqué par le fondamentalisme — terme désignant la volonté de revenir à la pureté originelle des textes fondateurs (Coran et traditions) via une lecture littérale et stricte, rejetant toute innovation ou influence moderne. Le wahhabisme en est l'exemple majeur : cet éponyme fondé sur le nom de Mohammed ben Abdelwahhab (mort en 1792) désigne un mouvement ultra-conservateur né au 18ᵉ siècle en Arabie saoudite, où il demeure l'idéologie religieuse officielle. À la fin du 19ᵉ siècle et au début du 20ᵉ siècle, la confrontation avec la modernité occidentale suscite à l'inverse le mouvement de la Nahda (« renaissance » ou « réveil »), marqué par le réformisme de figures comme l'égyptien Mohammed Abduh (mort en 1905), grand mufti d'Égypte qui prônait un retour aux sources compatible avec la raison et la science. Ce climat intellectuel donne également naissance en 1928 à des organisations politiques comme les Frères musulmans, fondés par Hassan al-Banna en Égypte, dont le nom souligne une volonté de solidarité communautaire. Aujourd'hui, ces dynamiques de réinterprétation débouchent sur ce qu'on appelle l'islam libéral (ou progressiste), un courant qui prône une relecture métaphorique et contextualisée des textes sacrés afin de concilier la foi avec les droits humains universels, la laïcité, l'égalité des sexes et la démocratie, des idées portées par divers penseurs contemporains en Tunisie, au Maroc ou en Indonésie.
3. Un peu de concepts théologiques
La Jāhiliyya (période de l'ignorance) : Ce terme dérive de la racine j.h.l., qui désigne l'ignorance, la rébellion ou l'impétuosité. Historiquement, la Jāhiliyya qualifie l'état de la société arabique polythéiste avant la révélation coranique au 7ᵉ siècle. Sur le plan théologique, elle ne désigne pas un simple manque de connaissances intellectuelles, mais un aveuglement spirituel et moral, caractérisé par l'idolâtrie et les guerres claniques. Les penseurs musulmans y voient l'antithèse absolue de l'ordre islamique, qui est venu substituer la loi divine aux coutumes ancestrales.
Le Tawhīd (l'unicité divine) : Issu de la Forme II du verbe wahhada (« rendre un » ou « déclarer unique »), le Tawhīd constitue le dogme central et le fondement absolu de l'islam. Il proclame l'unicité radicale de Dieu, sans associés ni intermédiaires. La théologie musulmane le divise traditionnellement en plusieurs dimensions : l'unicité de la seigneurie (Dieu unique créateur), l'unicité du culte (Lui seul doit être adoré) et l'unicité des noms et attributs divins. Le péché le plus grave en islam, le chirk (l'association), consiste précisément à transgresser le Tawhīd.
La Sunna (la tradition) : Définie linguistiquement comme un « cheminement » ou une « coutume suivie », la Sunna désigne, dans la terminologie théologique et juridique, l'ensemble des paroles (hadîths), des actes et des approbations tacites du Prophète. Fixée par écrit de manière rigoureuse entre le 8ᵉ siècle et le 9ᵉ siècle à travers de grands recueils, elle constitue la deuxième source textuelle de l'islam après le Coran. Elle sert de modèle de conduite éthique, rituel et légal pour les croyants.
Le Hajj (le pèlerinage) : Le mot signifie littéralement « se diriger vers un lieu sacré » ou « faire effort pour atteindre un but ». Il désigne le grand pèlerinage annuel aux lieux saints de La Mecque et de ses environs, qui se déroule durant le dernier mois du calendrier hégirien (Dhou al-hijja). Représentant l'un des cinq piliers de l'islam, il est obligatoire pour tout musulman adulte qui en a la capacité financière et physique. Le Hajj commémore les rites abrahamiques et symbolise le rassemblement, l'égalité et l'unité de la communauté mondiale des croyants (Umma).
Le Kalām (la théologie dialectique et le statut de la Parole) : Issu de la racine signifiant « parler » ou « discourir », le Kalām désigne la théologie spéculative. Ce concept renvoie directement au statut de la Parole de Dieu, le Coran, considéré comme la parole divine dictée au Prophète. Aux 8ᵉ siècle et 9ᵉ siècle, cette notion a suscité des débats intenses entre deux grandes écoles théologiques : les Mutazilites, partisans du « Coran créé » pour préserver l'unicité absolue de Dieu, et les Asharites (devenus majoritaires), affirmant que le Coran est la « Parole incréée » de Dieu, un attribut éternel inhérent à l'essence divine.
4. Un peu de symbolique
Contrairement à une idée répandue, ni la couleur verte ni le croissant n'ont de fondement scripturaire direct comme emblèmes de l'islam : aucun des deux n'était associé à la religion du vivant de Mahomet.
La couleur verte
Au 7ᵉ siècle, aux débuts de l'islam en Arabie, les premiers étendards militaires brandis par les musulmans étaient strictement unicolores, généralement noirs, blancs ou rouges, dépourvus de tout motif ou inscription. L'association systématique du vert à cette religion s'est construite de manière indirecte et progressive au fil des siècles.
Sur le plan scripturaire, le Coran lui-même associe la couleur verte à l'au-delà, décrivant le paradis comme un jardin luxuriant où les élus porteront des vêtements de soie verte (sourate 18, verset 31). Sur le plan historique, des recueils de traditions (hadîths) compilés aux 8ᵉ siècle et 9ᵉ siècle rapportent que Mahomet manifestait une préférence personnelle pour les manteaux ou les turbans verts.
Le détail le plus marquant réside dans l'usage funéraire de cette symbolique : selon une tradition rapportée par l'un de ses plus proches compagnons, Abou Ramtha, le Prophète fut enveloppé à sa mort en 632 dans un linceul composé de deux pièces de tissu vert (Hibara), ancrant définitivement cette couleur comme le symbole du passage vers la vie éternelle et la paix divine.
Cette préférence a pris une dimension politique et dynastique majeure en 910 en Afrique du Nord, lorsque la dynastie chiite des Fatimides a choisi le vert comme couleur officielle de son califat (établi ensuite au Caire en Égypte) pour se démarquer du noir officiel de leurs rivaux, les califes abbassides de Bagdad.
Le croissant et l'étoile
L'adoption du croissant comme symbole universel de l'islam est un phénomène tardif, né d'une contingence politique et géopolique, et non d'une prescription religieuse. À l'origine, ce motif était un insigne royal et monétaire utilisé en Perse préislamique sous l'Empire sassanide (du 3ᵉ siècle au 7ᵉ siècle). Après les conquêtes musulmanes, les dynasties successives au Moyen Âge l'ont employé à Damas ou à Bagdad comme un simple élément d'ornementation architecturale ou décorative sur les minarets, les pièces de monnaie et les armures, sans lui attribuer la moindre valeur spirituelle.
La transformation du croissant en emblème religieux officiel s'est scellée sous l'Empire ottoman. En 1793, le sultan Selim III introduit un nouveau drapeau pour la marine ottomane à Istanbul, arborant un croissant et une étoile sur fond rouge. Ce motif est définitivement officialisé et standardisé pour l'ensemble de l'Empire entre 1826 et 1827 sous le règne du sultan Mahmoud II.
Au cours du 19ᵉ siècle, les puissances européennes, en conflit ou en relation diplomatique constante avec les Ottomans, ont par extension identifié ce drapeau comme l'emblème générique de « la religion musulmane ». Par un jeu de miroir et d'assimilation culturelle, le monde islamique a fini par adopter cette symbolique à l'échelle internationale. C'est pourquoi ce symbole est largement absent des drapeaux de pays situés hors de l'ancienne sphère d'influence ottomane, notamment dans la péninsule arabique (comme en Arabie saoudite) ou en Afrique de l'Ouest.
5. Un peu de réflexion
Cette généalogie du mot « islam » et de ses symboles invite à une prudence méthodologique : la définition d'une religion par des non-spécialistes tend souvent à figer, sous une même étiquette, des réalités linguistiques, doctrinales et symboliques qui se sont construites à des époques et pour des raisons très différentes.
Peut-on parler d'« islam » au singulier, ou faudrait-il plutôt parler d'islams, au pluriel, tant les courants théologiques et les usages symboliques diffèrent selon les contextes historiques et géographiques ? Et dans quelle mesure notre perception occidentale de ces symboles, souvent héritée des rapports de force entre l'Europe et l'Empire ottoman, continue-t-elle d'influencer la manière dont nous pensons l'islam aujourd'hui ?
Références
- Les schismes dans l'islam - Sabrina Mervin, Histoire de l'islam : Fondements et doctrines, 2016
- Se convertir au chiisme ? - Bernard Botiveau, Histoire, monde et cultures religieuses, 2013
- Le croissant comme emblème national et religieux en Turquie - A. Sakisian, Syria, Persée, 1941
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