Quand les gouvernements deviennent complotistes

Le complotisme ne vise pas seulement les gouvernements : ceux-ci peuvent aussi expliquer crises, oppositions ou défaites par l'action supposée d'ennemis cachés.

1. Un peu de définition

Le complotisme d'État désigne l'utilisation, par un gouvernement ou ses dirigeants, d'une lecture conspirationniste des événements : une contestation populaire, une défaite électorale ou une crise politique seraient provoquées par des ennemis cachés qui manipuleraient secrètement la situation.

Il faut cependant le distinguer de la recherche de véritables ingérences étrangères, puisque l'espionnage, la propagande et la désinformation existent réellement. L'interprétation devient surtout complotiste lorsqu'elle transforme des faits limités ou des soupçons en une explication générale insuffisamment étayée, permettant d'attribuer presque toute opposition à un complot.

2. Quelques exemples

Emmanuel Macron et les Gilets jaunes

Le mouvement des Gilets jaunes, apparu à l'automne 2018 contre la hausse des taxes sur les carburants avant de devenir une contestation sociale plus large, se développe fortement sur les réseaux sociaux. Le gouvernement français s'inquiète alors d'une possible amplification russe de la mobilisation et fait vérifier l'activité de certains comptes suspects.

Certains responsables et soutiens de la majorité évoquent également l'influence possible de réseaux étrangers, notamment autour de Steve Bannon. Le cas illustre la frontière essentielle : rechercher une véritable opération d'influence n'est pas complotiste ; réduire une révolte sociale complexe à une manipulation étrangère sans preuves suffisantes le serait davantage.

George W. Bush, Colin Powell et les armes irakiennes

Après les attentats du 11 septembre 2001, l'administration de George W. Bush affirme que Saddam Hussein dissimule des armes de destruction massive. Le 5 février 2003, Colin Powell présente devant l'ONU des renseignements censés démontrer l'existence de programmes chimiques et biologiques clandestins. Ces accusations contribuent à justifier l'invasion de l'Irak en mars 2003.

Les stocks annoncés ne sont finalement pas retrouvés et plusieurs renseignements présentés comme solides se révèlent erronés ou exagérés. Le cas se distingue toutefois du complotisme classique : il s'agit moins d'une théorie du complot que d'un mélange de renseignements défaillants, biais de confirmation et présentation politique sélective des preuves. Il montre néanmoins comment la conviction qu'un adversaire dissimule nécessairement la preuve de sa culpabilité peut contribuer à légitimer une guerre.

Donald Trump et l'« État profond »

Donald Trump constitue un cas beaucoup plus explicite. Dès son premier mandat, il popularise l'idée d'un « Deep State », un « État profond » composé de fonctionnaires, magistrats, services de renseignement et responsables politiques qui chercheraient secrètement à saboter son action. Des institutions réellement en conflit avec le président sont ainsi présentées comme les éléments d'un même système clandestin.

Après sa défaite face à Joe Biden le 3 novembre 2020, Trump affirme qu'une fraude électorale massive lui a volé l'élection et met notamment en cause les machines à voter et certains responsables électoraux. Les recours et vérifications n'établissent pourtant pas la fraude systémique alléguée. Le complot permet alors de remettre en cause la légitimité même de l'alternance électorale.

Jair Bolsonaro et les urnes électroniques

Au Brésil, Jair Bolsonaro développe une logique comparable. Le pays utilise des urnes électroniques à grande échelle depuis 1996, système par lequel Bolsonaro lui-même est élu en 2018. À l'approche de l'élection de 2022, il affirme pourtant régulièrement qu'elles pourraient permettre une fraude contre lui. Le 18 juillet 2022, il expose même ces accusations devant des ambassadeurs étrangers, sans apporter de preuves convaincantes.

Après la victoire de Lula en octobre 2022, aucune fraude susceptible d'avoir modifié le résultat n'est établie. La conviction d'une élection « volée » se diffuse néanmoins parmi une partie des bolsonaristes et contribue au climat précédant l'attaque des institutions de Brasília du 8 janvier 2023.

Narendra Modi, George Soros et le « Deep State »

En Inde, le Premier ministre Narendra Modi, au pouvoir depuis 2014, et son parti, le Bharatiya Janata Party, présentent régulièrement certaines ONG, journalistes, opposants ou critiques étrangères comme participant à des tentatives de déstabilisation du pays. Le milliardaire George Soros, critique de Modi et financeur de nombreuses organisations, est notamment devenu une figure récurrente de cette rhétorique.

En 2024, le BJP accuse même publiquement le Département d'État américain et un supposé « Deep State » américain de collaborer avec des journalistes et l'opposition afin d'affaiblir Modi. Le mécanisme consiste à transformer des acteurs et intérêts distincts — ONG, médias, gouvernements et opposants — en un réseau supposément coordonné poursuivant un objectif caché commun.

Vladimir Poutine, Euromaïdan et les « révolutions de couleur »

Sous Vladimir Poutine, cette vision devient particulièrement systématique. Les « révolutions de couleur » — Géorgie en 2003, Ukraine en 2004, Kirghizstan en 2005 — sont progressivement présentées par le Kremlin comme une méthode utilisée par les États-Unis et leurs alliés pour provoquer artificiellement des changements de régime.

Cette interprétation devient centrale avec Euromaïdan. En novembre 2013, d'importantes manifestations éclatent après la décision de Viktor Ianoukovytch de suspendre un accord avec l'Union européenne. Après plusieurs mois de mobilisation, il quitte Kiev en février 2014. Le Kremlin présente alors ces événements comme un coup d'État manipulé par l'Occident, plutôt que comme une révolution principalement issue de la mobilisation ukrainienne.

Cette lecture devient centrale dans le récit russe : le pouvoir ukrainien issu d'Euromaïdan serait le produit d'un « coup d'État occidental » destiné à encercler la Russie. Cette représentation contribue à justifier l'annexion de la Crimée en 2014 et constitue l'un des éléments idéologiques du conflit russo-ukrainien, sans toutefois en expliquer à elle seule les causes.

La République islamique d'Iran et les « ennemis étrangers »

Le cas iranien se nourrit d'une histoire comprenant de véritables interventions étrangères, notamment la participation de la CIA et des services britanniques au renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953. Après la révolution islamique de 1979, le régime développe néanmoins une lecture beaucoup plus systématique attribuant les contestations aux États-Unis, à Israël ou à leurs agents. Le guide suprême Ali Khamenei reprend encore cette interprétation lors des manifestations de 2022.

Ce discours rejoint parfois un complotisme ouvertement antisémite. Les Protocoles des Sages de Sion, faux russe du début du 20ᵉ siècle prétendant révéler un complot juif mondial, ont notamment été diffusés en Iran. Le président Mahmoud Ahmadinejad a également repris plusieurs thèmes associant les Juifs ou le « sionisme » à un pouvoir mondial occulte.

3. Un peu de réflexion

Ces exemples montrent que le complotisme n'est pas nécessairement dirigé contre l'État : il peut également être produit par celui-ci. Le mécanisme reste similaire : des phénomènes complexes sont expliqués par l'action cachée d'un groupe auquel on attribue une capacité exceptionnelle de coordination. Il existe néanmoins des degrés très différents : des soupçons ponctuels d'ingérence ne sont pas comparables à un régime qui présente systématiquement toute opposition comme le produit d'un complot étranger.

Le complotisme peut aussi servir à délégitimer une défaite ou une contestation. Chez Trump et Bolsonaro, une élection perdue devient suspecte ; dans la Russie de Poutine ou l'Iran, une mobilisation populaire peut être présentée comme une opération orchestrée de l'extérieur. Le pouvoir se présente alors moins comme un gouvernement contesté que comme la victime et le dernier rempart contre une conspiration.

Le paradoxe est que les complots politiques existent réellement : coups d'État, espionnage, ingérences électorales et campagnes de désinformation sont abondamment documentés. Le complotisme ne consiste donc pas à croire que les complots existent, mais à transformer leur possibilité en principe général d'explication, en reliant des acteurs et des événements sans preuves suffisantes et en réduisant des phénomènes complexes à l'action d'un ennemi caché.

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