L'interdit de la dissection humaine

La dissection du corps humain, c'est curieux.
Contrairement aux idées reçues, les progrès médicaux, la connaissance de l'anatomie humaine, ou les progrès en chirurgie n'ont pas été entravés par des interdictions morales et religieuses d'effectuer des dissections ou des autopsies.
1. À l'Antiquité
Au 5ᵉ siècle AEC, le précurseur de la dissection, Alcméon de Crotone, découvre l'existence de la trompe d'Eustache et des nerfs optiques, en étudiant les différents organes sensoriels. D'après l'historien italien Mario Vegetti, des dissections faites avec une nouvelle méthodologie ont été pratiquées au 3ᵉ siècle AEC via l’École d’Alexandrie, on commençait alors par les embryons supposés non venus à la vie.
L'accusation de vivisection à Alexandrie concerne la dissection de condamnés encore en vie pour observer les organes en mouvement. Celse et Tertullien rapportent ces faits comme une cruauté absolue dépassant la simple profanation des cadavres. Cette pratique a cristallisé le dégoût moral antique en transformant la recherche médicale en un acte de torture.
Le médecin grec Hérophile de Chalcédoine s'intéresse au corps en bonne santé et essaye de comprendre le fonctionnement normal du corps, contrairement à la tradition hippocratique qui était entièrement axée sur le problème de la maladie. Cette nouvelle dimension épistémique de la médecine se fit par l'étude de l'anatomie, obtenue par la dissection du corps animal et humain. Mais celle-ci fut considérée comme quelque peu barbare en dehors du contexte d'Alexandrie. Le monde romain développera d'ailleurs une forte réticence envers la brutalité des opérations chirurgicales invasives, un rejet culturel illustré par le complexe d'Archagatos dès 219 AEC.
Le droit inspirant la théorie médicale, l’essor de la chirurgie, qui exige des connaissances anatomiques plus précises, et surtout la réception, la traduction et la discussion des œuvres de Claude Galien, médecin grec du 2ᵉ siècle, constituent le point de départ de l’enseignement médical en Europe. Toutefois, l'autorité de Galien repose sur un paradoxe : la loi romaine interdisant la dissection humaine sous l'Empire, ses traités anatomiques s'appuyaient presque exclusivement sur la dissection de porcs et de singes magots, figeant pour des siècles des erreurs de transposition de l'animal à l'homme.
2. Au Moyen Âge
Au 13ᵉ siècle, on a longtemps voulu faire de la décrétale Detestandae feritatis du pape Boniface VIII (27 septembre 1299) le témoignage d’une condamnation de l’Église catholique romaine à l’égard de l’anatomie. En réalité, ce texte interdit, sous peine d’excommunication, le démembrement d’un cadavre, le fait d’en bouillir la chair afin d’en détacher les os.
Cependant, le pape ne vise pas les anatomistes, mais ceux qui, désireux de ramener les corps des croisés à la sépulture prévue pour eux dans leur pays d’origine, ont besoin de mettre le corps en morceaux afin de le rapatrier l’Église elle-même, qui demande parfois que soit pratiquée l’autopsie sur des corps dont la mort était considérée comme suspecte, et elle autorise le démembrement des corps des "saints" défunts, afin de fabriquer des reliques.
Le savoir anatomique antique a également été transmis et enrichi par le monde arabo-musulman, notamment par Al-Razi. Ibn al-Nafis y a notamment décrit la petite circulation pulmonaire, comblant ainsi les lacunes des connaissances médicales médiévales.
Le professeur de médecine ne touchait souvent pas le corps. Il lisait Galien depuis une chaire (ex cathedra), tandis qu'un "secteur" (souvent un barbier) taillait dans la chair. Cette hiérarchie sociale explique pourquoi l'anatomie est restée théorique si longtemps.
La pratique de la dissection connaît un arrêté durable au moment de la peste noire et reprend au 15ᵉ siècle. Elle fait l’objet de séances publiques, dans le cadre d’un enseignement universitaire de la médecine, branche de la philosophie naturelle, notamment à Salerne, Montpellier, Bologne, Padoue, Paris… et plus tard dans les universités protestantes, Wittenberg, Leyde, Glasgow, Edimbourg.
3. À la renaissance
Entre 1489 et 1513, dans la crypte de Santa Maria Nuova, Léonard de Vinci a disséqué plus de 30 corps des deux sexes et de tous âges. Les dissections étaient une opération salissante, exigeant une certaine résilience pour résister aux visions odieuses et aux odeurs affreuses des cadavres en décomposition.
Au 16ᵉ siècle, André Vésale montre la nécessité, en anatomie humaine, de disséquer et d'observer le corps humain lui-même : en comparing le squelette de l'homme et celui du singe, il met en évidence certaines erreurs de Galien dans sa description des os. À la même époque, les champs de bataille fournissent à Ambroise Paré un terrain d'observation unique pour étudier les traumatismes et perfectionner la pratique chirurgicale directement sur les blessés.
Au 17ᵉ siècle, au moment où Descartes répond au Père Mersenne, l’anatomie est donc une discipline universitaire pleinement reconnue et pratiquée dans les centres européens les plus prestigieux de l’enseignement médical. Pourtant, les préfaces des traités d’anatomie témoignent des tentatives des médecins de produire un discours de justification de leur pratique. Ils indiquent, comme la lettre de Descartes, que la pratique de la dissection peut encore être jugée négativement par l'opinion commune.
4. Un peu de réflexion
La légende de l'interdiction de la dissection a été forgée au 19ᵉ siècle EC par des auteurs comme John William Draper et Andrew Dickson White. Ils ont détourné la bulle de Boniface VIII (1299) pour présenter le Moyen Âge comme une période d'obscurantisme religieux.
Le ministre de la recherche Claude Allègre fera véhiculer ce stéréotype plus par son manque de rigueur, que par sa raison. On ne peut donc faire de l’histoire des pratiques anatomiques le lieu d’un récit de la science triomphante contre les superstitions, la croyance religieuse et les peurs. La légitimation de l’anatomie et de la curiosité à l’égard du corps écorché par le médecin relève d’un autre récit.
Les causes de toutes ces entraves sont plus diverses qu'on ne pourrait le croire : hygiéniques, sécuritaires, économiques, épistémologiques, polémologiques….
C'était avant tout une question de tradition et de pratique universitaire. L’ouverture et la manipulation du corps humain ne sont pas condamnées en soi par les institutions religieuses.
Le dégoût est une explication de la suspicion à l’égard de l’anatomie est d’ordre anthropologique. La vue du sang, la découpe de la chair, a fortiori lorsqu’elle est faite à l’occasion de vivisections, provoqueraient un dégoût irrépressible pour l’anatomie et justifieraient la condamnation de la curiosité à l’égard du corps humain. Michel Foucault mettra en garde, à propos de la médecine du 19ᵉ siècle, contre l’hypothèse d’une gigantomachie opposant médecine et religion.
Les dissections étaient saisonnières (uniquement l'hiver) faute de conservation. L'absence de cadavres n'était pas qu'une question de droit, mais de putréfaction immédiate.
L'historien Rafael Mandressi explique que cette pratique a été entravée au Moyen Âge, c'est en raison d’un intérêt "renouvelé pour l’anatomie". Poussés par la soif d’apprendre, les médecins étudient alors autant les humains que les animaux : « La vivisection permettait de pallier le manque de cadavres, mais également d’observer le corps dans son fonctionnement, comme un cœur en train de battre ».
À cette idée selon laquelle la connaissance de Dieu et la foi en lui sont accrues par la connaissance du corps, s’ajoute parfois une autre thèse, liée à la réception du platonisme à la Renaissance, sur le rapport entre connaissance de l’âme et connaissance du corps.
Références
- Anatomie de la dissection : épisode 1/4 du podcast Vie et mort du chirurgien - Stéphanie Bonnefoi, France Culture
- L’Eglise avait-elle interdit la dissection ? - François Knittel, La Porte Latine
- La dissection, cet objet vénal des fossoyeurs clandestins - Sylvie Logean, Le Temps
- Ce n'est pas un crime d'être curieux - Marie Gaille, HAL
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