L'homosexualité
D'aucuns affirment que l'homosexualité est un péché contre-nature.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les normes descriptives des sexualités humaines n'ont pas toujours existé : homosexualité, hétérosexualité : ce sont des concepts qui datent de la fin du 19ᵉ siècle, lié à l'essor des sciences psychologiques.
Un stéréotype populaire dans certains milieux LGBT affirme que les religions sont homophobes. Ceci est vrai si l'on considère uniquement les fondamentalismes, mais ceux-ci ne constituent pas l'orthodoxie des religions.
1. Dans la Bible
Comme l'explique le philologue Thomas Römer, les anciens ne se définissaient pas dans ces normes, et c'est pour cela que parler d'homophobie dans la Bible est incohérent, à une époque où le contexte privilégiait la "natalité pratique" pour des raisons démographiques, dans un monde ou les bébés ne survivaient pas longtemps. Le gaspillage de la semence (incluant l'onanisme) était perçu comme une menace pour la pérennité démographique. Les religions anciennes avaient pour but de créer des lois pour la transmission des biens, privilégiant les couples féconds. Ceux qui parlent de la justification d'être contre l'homosexualité par la Bible se basent surtout sur un verset du Lévitique en particulier qui va dans l'idée, au sens d'une lecture littérale que le rapport homme/homme est une "abomination", alors que cela désignait plutôt une forme d'impiété dans le contexte : to’ebah désigne une impureté rituelle ou une pratique étrangère à éviter pour se distinguer des nations voisines (Cananéens, Égyptiens).
Le cas des lettres pauliniennes du Nouveau Testament illustre également ce conflit philologique. En 1 Corinthiens 6:9, l'apôtre Paul utilise deux termes distincts : malakoi (littéralement « efféminés » ou « mous », désignant souvent le manque de courage, la mollesse ou le luxe dans le monde gréco-romain) et arsenokoitês. Ce dernier est un hapax, un mot rare probablement forgé par Paul à partir de la Septante (le Lévitique en grec) combinant « mâle » et « lit ». Les textes antiques visaient ici des comportements sociaux, d'exploitation ou rituels liés à la domination et à la pureté, et non des orientations sexuelles nées de la psychologie moderne.
Römer distingue ainsi la condamnation rituelle de la « soldatesque » de la tolérance pour la « gayté de cour ». Le rapport d'homme à homme était perçu comme une impureté religieuse ou un gaspillage de semence menaçant la démographie. Cette loi sacerdotale visait la pureté du guerrier et la distinction stricte face aux rites des nations voisines. Rares sont ceux qui ont pensé la relation triangulaire 🔺 entre David, Saul et Jonathan. Thomas Römer l'expose dans une conférence donnée dans les années 2000 quand il n'était pas encore au Collège de France. Beaucoup ignorent un texte plus tardif que le Lévitique, à savoir Qohelet 4 : 9–12 qui semble dire que, si on n'a vraiment pas trouvé chaussure à son pied, il vaut mieux être 2 qu'un tout seul ! 🤗
À l'opposé des condamnations rituelles, les livres de Samuel décrivent "l'attachement aristocratique" entre David et Jonathan comme une relation noble et intégrée au récit royal. Le texte affirme que « l'âme de Jonathan fut liée à l'âme de David » (1 Samuel 18:1), illustrant un amour qui dépasse le cadre diplomatique. Cette affection profonde servait la légitimité politique de David tout en étant acceptée dans les hautes sphères sociales. La jalousie de Saül souligne que le conflit portait sur la trahison de la lignée dynastique plutôt que sur une morale sexuelle moderne. David conclut ce lien unique par une élégie célèbre : « Ton amour pour moi était plus merveilleux que l'amour des femmes » (2 Samuel 1:26).
2. Au 19ᵉ siècle
La tentative de décrire les sexualités humaines date se fait presque en parallèle de la crise moderniste. À l'époque même, le mot "hétérosexualité" était considéré comme une pathologie. 😨
Le terme "homosexuel" est créé en 1869 par le militant Karl Maria Kertbeny, dans un pamphlet et une lettre ouverte anonyme. Cette invention visait à convaincre les autorités prussiennes d'abroger le paragraphe 175, qui pénalisait les relations masculines. Kertbeny défendait l'idée d'une inclinaison innée plutôt que d'un vice choisi. Son objectif était d'apporter un argument juridique et politique pour dépénaliser ces rapports. Il inventera également le concept de coming-out également pour des raisons politiques, la guerre franco-prussienne (1870–1871) n'était pas loin.
Le prédicateur anglo-irlandais John Nelson Darby (1800–1882), l'un des fondateurs du mouvement des Frères de Plymouth, publie sa traduction de la Bible vers 1870. Il utilise des périphrases descriptives comme « ceux qui abusent d'eux-mêmes avec des hommes » pour remplacer les termes grecs de l'apôtre Paul comme arsenokoitês, dont le sens reste sujet à débat (prostitution, exploitation ou pédérastie ?)… car c'est un hapax, un terme particulièrement difficile à traduire même pour les spécialistes.
Le vocable "homosexuel" est ensuite passé par la suite dans la littérature scientifique via le zoologue Gustav Jäger a utilisé le terme de Kertbeny dans son ouvrage Die Entdeckung der Seele dès 1880. Le psychiatre austro-hongrois Richard von Krafft-Ebing reprend cette terminologie dans son ouvrage Psychopathia sexualis en 1886.
Ce n'est qu'avec l'affaire Oscar Wilde en 1895 que la perception change radicalement. Ce procès pour « grossière indécence » — déclenché par sa relation avec Lord Alfred Douglas, fils du marquis de Queensberry — marque un tournant : on ne juge plus seulement un acte, mais une identité. L'affaire s'installe au cœur d'un débat public polémique tandis que Wilde devient la figure de proue de la nouvelle catégorie : l'homosexuel, définie par l'idéologie hygiéniste et la médecine naissante.
Pourtant, malgré ce changement de paradigme social, il faudra attendre 1946 pour que le mot apparaisse pour la 1ʳᵉ fois dans une version biblique (la Revised Standard Version américaine). Ce choix de traduction a figé un anachronisme, projetant une catégorie psychologique moderne sur des textes rédigés 2000 ans plus tôt.
3. Entre 1969 et 1972
Le mot "homophobie" nait dans la revue pornographique américaine Screw en 1969 ou le "homophobia" était compris comme l'idée de l'impuissant, du faiblard, celui qui ne bande pas ou qui bande mou, donc incompétent à montrer du plaisir…. mais plus précisément, c'est celui qui a peur de passer pour un homosexuel (au sens faiblard), et non celui qui a peur des homosexuels ou du dégoût envers les LGBT, la nuance est là.
Si le terme apparaît dans la presse underground, c'est le psychologue américain George Weinberg qui lui donne une dimension clinique dès 1971 dans la revue Gay, puis dans son ouvrage Society and the Healthy Homosexual (1972). Pour lui, l'homophobie ne désigne pas une "faiblesse sexuelle", mais une phobie réelle au sens psychologique : une peur irrationnelle et incontrôlable de se trouver en présence de personnes homosexuelles.
Il fut le premier à renverser la perspective médicale de l'époque : selon lui, le problème psychiatrique ne résidait pas dans l'homosexualité elle-même, mais dans l'angoisse éprouvé par ceux qui la rejetaient. Ce faisant, Weinberg a transformé un terme argotique en un outil de diagnostic social, visant à démontrer que le dégoût envers les minorités sexuelles était le signe d'un manque de santé mentale ou d'une insécurité profonde chez l'individu hétérosexuel.
4. Maintien de cette ignorance
Agnotologiquement, cette ignorance s'est propagée en parallèle de la crise moderniste, par inculture des textes fondateurs, de l'histoire des sciences psychologiques et de l'hygiénisme. D’où le stéréotype : homosexualité = contre-nature.
L'historien Maurice Sartre disait que "l'homosexualité n'existe pas dans l'Antiquité". Il veut dire par là que l'homosexualité telle qu’elle se comprend dans le monde contemporain n'existe pas même si des rapports entre personnes de même sexe existent et c'est un tout autre contexte.
Du point de vue de l'éthique, avoir des rapports sexuels avec des partenaires de même sexe ne pose un problème que du point de vue de la tolérance, la pratique existant également dans le règne animal. Le concept "homophobie" n'est pas une pathologie an sens médical quand il est invoqué.
Certes, on pourra rétorquer qu'il existe des discriminations familiales envers les personnes qui font l'amour avec le même sexe, et même des pseudo-sciences comme les "thérapies de conversion", mais cette problématique est avant tout d'ordre culturel, et ne légitimise pas cette appellation, sauf au niveau des législations.
Ce qui est curieux, c'est la récupération idéologique du concept "homophobie" pour en faire comme une sorte de victimisation, alors qu'il avait plutôt le sens inverse de culpabilisation. Ceci ayant pour cause à un détournement de concept qui s'est faite dans les milieux universitaires américains dès le début des années 1970.
En 1968, l’OMS classifiait l’homosexualité parmi les maladies mentales, et c’est seulement en 1990 qu’elle a été déclassée au niveau médical. Ce qui est cocasse dans l'histoire, et facile à retenir, ce sont les années 1869–1969, soit exactement 100 plus tard, on passe d'homosexualité à homophobie ! D'ailleurs ne dit-on pas 69 année érotique ? 🙃
Références
- 10 Choses à Savoir sur les LGBTQ dans l'Antiquité - Joshua J Mark, World History Encyclopedia
- L’homosexualité comme objet de recherche anthropologique - David Sonenschein, Open Edition
- L'invention de l'hétérosexualité - Jonathan Katz, Oedipe
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