Les lobbies pétroliers

Depuis l’essor de l’industrie pétrolière, les grandes entreprises du secteur cherchent à influencer les décisions politiques sur la fiscalité, l’extraction, l’environnement et le climat. 🌍

1. Un peu de définition 🛢️

Linguistiquement, le terme pétrole provient du latin médiéval petra (pierre) et oleum (huile), désignant une « huile de pierre ». Le mot lobby, issu de l'anglais, désignait le vestibule des parlements où les groupes d'intérêts abordaient les élus dans les couloirs pour orienter leurs votes.

Un lobby pétrolier rassemble les entreprises, fédérations et cabinets qui influencent les décisions publiques en faveur des énergies fossiles. Légal lorsqu'il est encadré, ce lobbying suscite la controverse quand il manque de transparence ou freine l'action publique.

Ses moyens sont nombreux : rencontres avec les responsables politiques 🏛️, campagnes de communication, financement de recherches, de think tanks ou d’associations, publicité et participation aux négociations réglementaires. Aux États-Unis, l’American Petroleum Institute (API), est la principale organisation professionnelle nationale du pétrole et du gaz : elle représente plusieurs centaines d’entreprises et intervient directement auprès du Congrès, du gouvernement et des agences de régulation.

Les enjeux financiers sont considérables. Le pétrole et le gaz alimentent les transports 🚗, l’industrie, le chauffage et la pétrochimie. Une réglementation réduisant leur consommation ou leur extraction peut donc affecter directement les profits des multinationales du secteur.

2. Un peu d’histoire 🏭

Du pétrole-roi aux « Sept Sœurs » 🛢️

Le pouvoir de l’industrie pétrolière s’affirme à la fin du 19ᵉ siècle, notamment avec John D. Rockefeller, fondateur de la Standard Oil en 1870 et souvent considéré comme le premier milliardaire de l’histoire moderne. Son groupe domine le raffinage américain avant d’être démantelé en 1911 en 34 sociétés, dont certaines donneront naissance à Exxon, Mobil et Chevron.

En 1919, les principales compagnies pétrolières américaines créent l’American Petroleum Institute (API) à New York. Parmi les figures de sa fondation se trouve Thomas A. O’Donnell, dirigeant de la California Petroleum Corporation, qui en devient le premier président. L’API cherche alors à coordonner une industrie en plein essor, notamment autour des normes techniques et des relations avec les pouvoirs publics, avant de devenir l’un des principaux représentants du secteur pétrolier américain.

Au 20ᵉ siècle, 7 compagnies dominent une grande partie du marché international : BP, Shell, Exxon, Mobil, Chevron, Texaco et Gulf Oil. Le patron italien Enrico Mattei les surnomme les « Sept Sœurs » pour dénoncer leur puissance. À la tête de l’ENI, entreprise publique italienne créée en 1953, il tente de les concurrencer en proposant aux États producteurs des accords pétroliers plus avantageux.

Les compagnies occidentales développent parallèlement des liens étroits avec les États producteurs. En Arabie saoudite, Standard Oil of California obtient en 1933 une concession pétrolière et crée une société qui devient en 1944 l’Aramco, pour Arabian American Oil Company. Rejointe notamment par les futures Exxon et Mobil, elle exploite les immenses réserves saoudiennes. L’État saoudien en prend progressivement le contrôle à partir des années 1970, jusqu’à en devenir propriétaire à 100 % en 1980. Devenue Saudi Aramco, elle symbolise ainsi le passage d’une industrie dominée par les compagnies américaines à un contrôle national du pétrole saoudien.

Les États producteurs reprennent le contrôle 🌍

En Iran — pays majoritairement persan et non arabe — le Premier ministre Mohammad Mossadegh nationalise en 1951 l’industrie pétrolière dominée par l’Anglo-Iranian Oil Company, future BP. Il est renversé en 1953 lors d’un coup d’État soutenu par les services britanniques et américains, dans un contexte mêlant intérêts pétroliers, rivalités politiques et guerre froide. Après sa chute, un consortium de compagnies occidentales obtient en 1954 l’exploitation et la commercialisation d’une grande partie du pétrole iranien, avec notamment BP, Shell et plusieurs compagnies américaines.

Pour peser davantage face aux grandes compagnies, l’Iran, l’Irak, le Koweït, l’Arabie saoudite et le Venezuela créent en 1960 l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Les États producteurs obtiennent progressivement davantage de contrôle sur leurs ressources et sur les revenus jusque-là largement captés par les compagnies occidentales.

Pendant la guerre du Kippour de 1973, ce sont en revanche plusieurs pays arabes exportateurs, regroupés dans l’OPAEP, qui utilisent le pétrole comme moyen de pression contre les soutiens d’Israël, notamment les États-Unis. L'embargo et les réductions de production contribuent au premier choc pétrolier. La révolution iranienne provoque ensuite de nouvelles perturbations lors du deuxième choc pétrolier de 1979.

Le lobbying pétrolier est également important dans l’Union européenne 🇪🇺. À Bruxelles, les grandes compagnies et leurs fédérations interviennent auprès des institutions européennes sur les normes climatiques, la fiscalité énergétique ou encore la place du gaz dans la transition. Cette influence passe notamment par des rencontres avec les décideurs, des consultations publiques et des organisations professionnelles.

Du lobbying pétrolier au climat 🇺🇸🌡️

L’influence de l’industrie se déplace également vers la question climatique. Dès la fin des années 1970, Exxon mène des recherches internes sérieuses sur les conséquences de l’augmentation du CO₂. Dans les décennies suivantes, des groupes pétroliers financent cependant des think tanks, associations et campagnes mettant l’accent sur les incertitudes scientifiques et contestant certaines réglementations climatiques.

Cette influence est particulièrement discutée aux États-Unis. Lors des débats sur le protocole de Kyoto de 1997, des organisations liées aux intérêts industriels et fossiles combattent les objectifs contraignants de réduction des émissions. Le lobbying ne consiste donc plus seulement à obtenir des concessions pétrolières : il vise aussi à influencer les réglementations environnementales et climatiques.

Les liens entre pétrole et pouvoir sont particulièrement visibles sous George W. Bush (2001-2009), ancien entrepreneur pétrolier texan, et Dick Cheney, son vice-président et ancien PDG du géant pétrolier Halliburton. Condoleezza Rice, secrétaire d’État, avait quant à elle siégé au conseil de Chevron (1991-2001) — qui avait même baptisé un pétrolier à son nom ! En 2001, les consultations de Cheney avec l’industrie pour définir la politique énergétique suscitent de fortes controverses.

Cette proximité se retrouve sous Donald Trump, qui fait de l’expansion du pétrole et du gaz un axe de sa politique énergétique. Dès son premier mandat (2017-2021), son administration assouplit plusieurs réglementations environnementales et favorise les forages. De retour au pouvoir en 2025, Trump relance une politique de « domination énergétique », favorable à l’augmentation de la production d’hydrocarbures, tandis que plusieurs responsables de son administration entretiennent des liens avec les industries fossiles.

3. Financer le doute ? 🔬💰

Le financement de la recherche par l’industrie pétrolière est ancien. Dès les années 1950, l’API finance des travaux sur le carbone et la pollution atmosphérique. En 1968, des chercheurs du Stanford Research Institute avertissent l’API que les émissions de CO₂ pourraient provoquer un réchauffement important, la fonte des glaces et une élévation du niveau des mers. Ces avertissements ne conduisent cependant pas l’industrie à engager une réduction de sa production ; dans les décennies suivantes, une partie du secteur combat au contraire certaines politiques de réduction des émissions.

Le problème apparaît surtout lorsque le financement sert à orienter le débat public. À partir des années 1980 et surtout 1990, des compagnies pétrolières financent des think tanks, associations et chercheurs contestant l'importance ou le degré de certitude du réchauffement anthropique. La Global Climate Coalition, créée à la fin des années 1980 et soutenue notamment par de grandes entreprises industrielles, joue un rôle important dans cette opposition aux politiques de réduction des émissions.

Ces travaux ne sont pas nécessairement « bidon » parce qu’ils sont financés par l’industrie. Les critiques portent plutôt sur la sélection des données, l’exagération des incertitudes et la mise en avant de scientifiques dissidents. En 1998, un plan de communication lié à l’API cherchait ainsi à placer l’incertitude climatique au cœur du débat public.

4. Les frères Koch 🇺🇸

Les milliardaires américains Charles et David Koch ont exercé une influence importante sur la politique américaine. Leur groupe, Koch Industries, possède de puissants intérêts dans le raffinage, les pipelines, la chimie et plus largement les énergies fossiles.

À travers un vaste réseau de fondations, think tanks et organisations libertariennes et conservatrices, les Koch ont financé la défense d’une fiscalité plus faible et d’une réglementation environnementale limitée, ainsi que des groupes contestant certaines politiques climatiques. Leur influence illustre une forme de lobbying indirect, où des organisations apparemment indépendantes relaient des idées favorables aux intérêts de l’industrie.

5. Total et la connaissance du réchauffement 🇫🇷

Total est créée en 1924 sous le nom de Compagnie française des pétroles (CFP). Société privée, elle voit l’État français entrer à son capital en 1931, à hauteur de 35 %. Celui-ci se désengage fortement en 1992, puis presque totalement en 1996. Total fusionne ensuite avec Petrofina en 1999, puis absorbe Elf Aquitaine en 2000, avant de devenir TotalEnergies en 2021. Elf avait auparavant été au cœur d’un vaste scandale de corruption politico-financière, impliquant détournements de fonds, commissions occultes et relations troubles entre dirigeants pétroliers, intermédiaires et responsables politiques.

Le cas de TotalEnergies a particulièrement intéressé les historiens. Une étude publiée en 2021 dans Global Environmental Change montre qu’un article de la revue interne de Total évoquait dès 1971 le risque d’un réchauffement lié à l’augmentation du CO₂ produit par les combustibles fossiles.

Selon les auteurs, Total devient mieux informé durant les années 1980, puis participe à des prises de position insistant sur les "incertitudes de la science climatique". À partir de la fin des années 1990, l’entreprise reconnaît publiquement le changement climatique mais privilégie, selon cette étude, des stratégies susceptibles d’en retarder certaines réponses politiques.

6. Le profit plutôt que la santé ? 💰🫁

C’est l’une des principales critiques adressées aux lobbies des énergies fossiles : lorsqu’une entreprise cherche à retarder une réglementation afin de protéger ses activités, un conflit peut apparaître entre intérêts économiques, environnement et santé publique.

Les conséquences sanitaires de la pollution atmosphérique sont bien établies. La combustion des énergies fossiles produit notamment des particules fines et des oxydes d’azote associés à des maladies cardiovasculaires et respiratoires ainsi qu’à certains cancers. 🫁

La question dépasse donc le seul réchauffement climatique 🌡️. Réduire la consommation de charbon, de pétrole et de gaz peut diminuer à la fois les émissions de gaz à effet de serre et certains polluants. Le débat pose ainsi une question politique centrale : jusqu’où la défense des profits privés peut-elle influencer les décisions concernant le climat, l’environnement et la santé publique ? 🌍

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