Les croisades

Entre 1095 et 1291, la papauté soutient plusieurs expéditions armées vers la Terre sainte. Elles poursuivent des objectifs religieux, mais aussi politiques, économiques et diplomatiques.

1. Un peu de définition ✝️

Les croisades sont des expéditions militaires approuvées par la papauté, surtout entre les 11ᵉ et 13ᵉ siècles. On dit des participants qu'ils font un vœu et prennent la croix. Le mot « croisade », dérivé de « croix » — lui-même issu du latin crux — renvoie à la croix que les participants cousent sur leurs vêtements après avoir fait vœu de partir.

Leur objectif affiché est de défendre les chrétiens d’Orient et de libérer la Terre sainte, surtout Jérusalem. Partir est aussi une démarche de pénitence : le croisé sincèrement contrit et confessé peut obtenir la remise des peines temporelles dues à ses péchés. Pour un croyant médiéval, cette récompense spirituelle justifie les dangers et les coûts du voyage.

Depuis longtemps, des chrétiens latins pèlerinent à Jérusalem, notamment au Saint-Sépulcre. La croisade transforme ce voyage religieux en pèlerinage armé : le croisé veut libérer ce tombeau du Christ, au cœur d’une Terre sainte qui comprend aussi Bethléem, Nazareth et le Jourdain.

Les croisades ne concernent pas seulement la Terre sainte. Dans la péninsule Ibérique, la papauté donne aussi ce statut à certaines guerres de la Reconquista, menée par les royaumes chrétiens contre les pouvoirs musulmans. La victoire de Las Navas de Tolosa en 1212 en est un grand symbole.

2. Pourquoi les croisades commencent-elles ? 🧭

À partir du 11ᵉ siècle, l’Occident latin connaît une période de croissance démographique et économique : la population augmente probablement, les terres sont défrichées, les bourgs se développent et les échanges s’intensifient. Cela ne signifie pas que les croisades servent à envoyer des jeunes chevaliers « en trop », mais ce contexte d’expansion les rend possibles.

L’Église cherche aussi à encadrer la violence des chevaliers, avec la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu, qui limitent théoriquement les combats contre les clercs, les paysans ou certains jours sacrés. Elle valorise alors l’idée d’une guerre au service d’une cause sacrée : le chevalier, plutôt que de combattre ses voisins chrétiens, est invité à défendre les chrétiens d’Orient.

L’appel de 1095 répond d’abord à une demande d’aide des Byzantins, chrétiens orthodoxes, adressée à leurs alliés chrétiens latins d’Occident, rattachés au pape. Malgré le schisme entre Rome et Constantinople depuis 1054, les deux camps peuvent encore coopérer face aux Turcs. Après leur victoire de Mantzikert en 1071, les Seldjoukides enlèvent une grande partie de l’Anatolie à l’Empire byzantin. L’empereur Alexis Iᵉʳ Comnène demande donc des soldats à l’Occident catholique.

Jérusalem est alors disputée entre pouvoirs musulmans rivaux. En 1098, le califat fatimide chiite d’Égypte, gouverné depuis Le Caire, reprend la ville aux Seldjoukides sunnites, juste avant l’arrivée des croisés. Lors de la prise de Jérusalem en 1099, les croisés affrontent donc les Fatimides, et non les Seldjoukides.

3. Les croisades en Terre sainte 🏰

La première croisade (1096-1099) est lancée après l’appel du pape Urbain II au concile de Clermont, en 1095. Avant les grandes armées seigneuriales, le prédicateur Pierre l’Ermite entraîne une foule estimée à 15 000 personnes. Cette croisade populaire, marquée aussi par des violences contre les juifs, est presque entièrement détruite par les Seldjoukides en Anatolie en 1096.

Parmi les grands chefs de la première croisade figure Godefroy de Bouillon. Les croisés prennent Antioche en 1098, puis Jérusalem en 1099, au prix de massacres. Godefroy devient alors l’« avoué du Saint-Sépulcre » : il refuse le titre de roi dans la ville où le Christ aurait porté la couronne d’épines.

Lors de la prise de Jérusalem, des juifs sont enfermés dans leur synagogue, à laquelle les croisés mettent le feu ; beaucoup y meurent. Après la conquête, les croisés font de Jérusalem une ville chrétienne latine : musulmans et juifs y sont largement massacrés, expulsés ou tenus à l’écart. Lorsque Saladin reprend la ville en 1187, il évite le massacre général et autorise notamment le retour de communautés juives.

La croisade de 1101 tente de renforcer les États latins nouvellement créés, mais ses armées sont presque détruites en Anatolie. La deuxième croisade (1147-1149) est lancée après la prise d’Édesse par Zengi en 1144 ; menée par Louis VII et Conrad III, elle échoue devant Damas.

Face aux États latins d’Orient, plusieurs dirigeants musulmans relancent le discours du djihad, entendu ici comme la lutte armée pour défendre ou reprendre des territoires musulmans. Zengi, puis son fils Nûr ad-Dîn, cherchent à réunifier la Syrie contre les Francs. Saladin hérite de cette dynamique et l’amplifie après avoir uni l’Égypte et la Syrie.

En 1187, Saladin écrase l’armée franque à Hattin et reprend Jérusalem. La troisième croisade (1189-1192) réunit notamment Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste et Frédéric Barberousse. Les croisés reprennent Saint-Jean-d’Acre en 1191, mais pas Jérusalem ; une trêve avec Saladin, en 1192, permet néanmoins aux pèlerins chrétiens de visiter la ville.

La quatrième croisade (1202-1204) devait viser l’Égypte puis la Terre sainte, mais elle est détournée vers Constantinople. Les croisés pillent cette capitale chrétienne en 1204 et y fondent un Empire latin. C’est une catastrophe durable pour l’Empire byzantin et pour les relations entre catholiques et orthodoxes.

La cinquième croisade (1217-1221) tente de conquérir l’Égypte et prend Damiette, mais finit par échouer. La sixième (1228-1229) est menée par Frédéric II, qui obtient Jérusalem par traité avec le sultan al-Kâmil : c’est l’exemple le plus net d’une croisade gagnée par la diplomatie plutôt que par les armes.

La croisade des barons (1239-1241) obtient aussi quelques territoires par négociation, mais Jérusalem est reperdue en 1244. La septième croisade (1248-1254) est conduite par le roi de France Louis IX, devenu après sa mort Saint Louis. Il attaque l’Égypte, est battu et fait prisonnier.

La huitième croisade (1270) est encore menée par Saint Louis, cette fois vers Tunis. Il y meurt de maladie ; l’expédition se termine sans résultat militaire majeur. Après 1270, l’objectif n’est plus seulement de reprendre Jérusalem, mais aussi de sauver les États latins d’Orient, de plus en plus fragiles.

En 1291, les Mamelouks prennent Saint-Jean-d’Acre, dernière grande capitale des États latins d’Orient. Sa chute marque habituellement la fin des croisades en Terre sainte. La liste traditionnelle des « huit croisades » reste pratique, mais elle oublie notamment la croisade de 1101 et celle des barons.

4. Économie et diplomatie 🤝

Partir en croisade coûte très cher : armes, chevaux, navires et ravitaillement. Certains seigneurs vendent ou mettent en gage leurs terres. La croisade peut rapporter, mais elle ruine aussi beaucoup de familles.

Les villes maritimes italiennes, comme Venise, Gênes et Pise, transportent les armées et ravitaillent les ports. Elles obtiennent en échange des privilèges commerciaux dans les villes du Levant. Les États latins deviennent ainsi des zones d’échanges : épices, sucre, textiles et produits de luxe circulent en Méditerranée.

La diplomatie est constante. Alexis Iᵉʳ fait prêter serment aux chefs croisés de restituer à Byzance les territoires reconquis ; ils fondent pourtant leurs propres principautés. Des princes musulmans s’allient parfois à des croisés contre d’autres musulmans, tandis que les villes italiennes commercent avec tous les camps.

5. Contacts culturels et pop culture 📚

Les croisades provoquent massacres, pillages et déplacements de populations. Elles mettent aussi en contact les mondes latin, grec, arménien, syriaque, arabe et juif, notamment dans les ports et les États latins d’Orient.

L’Occident latin reçoit beaucoup des sociétés de l’Orient méditerranéen : produits, techniques, pratiques commerciales, savoirs médicaux, mathématiques et textes antiques transmis ou commentés en arabe. Les croisades y contribuent, mais elles ne sont pas la seule voie : l’Espagne musulmane, la Sicile, Byzance et le commerce jouent un rôle au moins aussi important.

La période a été popularisée par Assassin’s Creed, premier jeu vidéo de la saga sorti en 2007. Il se déroule pendant la troisième croisade, autour de 1191, entre Jérusalem, Damas et Saint-Jean-d’Acre, dans un contexte inspiré de Saladin, Richard Cœur de Lion et des Nizârites, souvent appelés « Assassins ».

6. Quelques idées reçues 🧠

« C’était une guerre éternelle entre l’Occident et l’islam. »

Les croisades sont un phénomène médiéval précis, fait aussi d’alliances variables, de rivalités internes et de négociations.

« Tous les croisés étaient des pillards. »

Certains cherchent le butin, des terres ou une carrière ; beaucoup dépensent pourtant énormément pour partir.

« Saladin et Richard Cœur de Lion étaient amis. »

Ils ne se rencontrent probablement jamais. Ils négocient par intermédiaires et se respectent comme adversaires, mais restent deux chefs de guerre opposés.

L’appel à la croisade sert aussi les ambitions de la papauté et les intérêts de certains princes, qui peuvent espérer prestige, terres ou principautés. Les rivalités entre pouvoirs et la diplomatie influencent ensuite les alliances, les trêves et le déroulement des expéditions.

7. Les croisades ont-elles été inutiles ? ⚖️

Militairement, les croisades échouent à conserver durablement Jérusalem et les États latins d’Orient, qui disparaissent en 1291. Les princes croisés poursuivent souvent des intérêts divergents, tandis que les États latins restent peu nombreux et fragiles face aux pouvoirs musulmans progressivement réunifiés.

La diplomatie ne suffit pas à corriger cette faiblesse. Les trêves avec les dirigeants musulmans sont souvent provisoires, et la confiance avec Byzance s’effondre après le pillage de Constantinople en 1204. Il existe bien des négociations et des contacts entre religions, mais pas de dialogue interreligieux institutionnel au sens moderne, susceptible d’établir une paix durable.

Elles ne sont pourtant pas « inutiles » au sens historique : elles renforcent le rôle de la papauté, les échanges méditerranéens et les contacts entre sociétés. Mais ces effets s’accompagnent de massacres, de pillages et d’une rupture aggravée entre catholiques, orthodoxes, juifs et musulmans ; ils ne compensent évidemment pas ces violences.

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