Les conflits préhistoriques

Avant les États, les armées et l’écriture, les humains se battaient-ils déjà entre eux ? L’archéologie révèle des violences très anciennes, mais distinguer meurtre, massacre et véritable guerre reste difficile.

1. Un peu de définition 🩸

Un conflit préhistorique désigne ici un affrontement violent entre individus ou groupes humains avant l’apparition de l’écriture. Il peut s’agir d’une querelle, d’un homicide, d’un raid ou d’un massacre. Certaines sociétés peuvent également connaître un conflit endémique, fait de raids, représailles et vengeances récurrents entre groupes, sans véritable armée permanente. Parler de "guerre" suppose donc davantage de prudence : quelques squelettes blessés ne prouvent pas nécessairement l’existence d’un conflit organisé.

Nous ne possédons aucun récit écrit de ces affrontements. Les archéologues travaillent donc à partir des ossements, traumatismes, pointes de projectiles, armes, fortifications, fosses communes ou traces d’incendie. Même le langage ne laisse aucune trace directe : l’origine et les premières étapes du langage articulé restent difficiles à dater.

Il convient d'éviter d’imaginer les premiers humains comme des soldats modernes. Pendant l’essentiel du Paléolithique, il n’existe ni État, ni armée permanente, ni écriture, ni ville, et pas encore de révolution néolithique : les populations vivent principalement de chasse, de pêche et de cueillette.

2. Un peu d’histoire 🏹

Des traces de violence interpersonnelle existent très anciennement, mais leur interprétation reste délicate. Une blessure causée par une arme peut témoigner d’un meurtre ou d’un affrontement sans démontrer une guerre. Le bioarchéologue Phillip L. Walker a ainsi montré tout l’intérêt des traumatismes osseux pour étudier directement la violence ancienne.

L’archéologue américain Lawrence H. Keeley, dans War Before Civilization (1996), s’est opposé à l’image d’une Préhistoire nécessairement pacifique. Selon lui, les sociétés sans État pouvaient connaître raids, embuscades et massacres : la guerre ne serait donc pas simplement une invention des grandes civilisations.

Les préhistoriens Jean Guilaine et Jean Zammit, auteurs du Sentier de la guerre (2001), étudient également blessures, massacres et armes. Mais à quoi servaient réellement les armes préhistoriques ? Une hache, une lance ou un arc pouvait servir à chasser, combattre, mais aussi devenir un objet de prestige, affichant le statut de son propriétaire. Distinguer arme de chasse, arme de guerre et symbole de pouvoir reste également ardu.

Les violences collectives sont toutefois antérieures au Néolithique. À Jebel Sahaba, dans la vallée du Nil, un cimetière vieux d’au moins 13 400 ans contient de nombreux individus portant des blessures, notamment causées par des projectiles. Une réanalyse publiée en 2021 privilégie non pas une bataille unique, mais des épisodes répétés de violence, probablement des raids ou des embuscades entre groupes de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs.

La révolution néolithique, commencée vers 10 000 AEC au Proche-Orient puis apparue à des dates différentes ailleurs, transforme les sociétés : agriculture, élevage, sédentarisation, villages, stockage et accumulation de biens. Ces richesses peuvent aussi créer de nouvelles formes d’insécurité : terres, récoltes et troupeaux deviennent des ressources à protéger, convoiter ou piller, sans que cela suffise à expliquer à lui seul l’origine de la guerre.

Au Néolithique européen, des sites comme Talheim, en Allemagne, où plusieurs dizaines de personnes furent tuées vers 5000 AEC, montrent que des communautés entières pouvaient être frappées. Aux 4ᵉ et 3ᵉ millénaires AEC, armes, fortifications et représentations rendent progressivement la figure du guerrier beaucoup plus visible.

3. Un peu de pop culture 🎬

La Préhistoire nourrit depuis longtemps la fiction. Le roman La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné, publié en 1911, puis son adaptation cinématographique par Jean-Jacques Annaud en 1981, racontent la lutte de groupes humains autour du feu. Le film insiste sur les différences de techniques et de communication, dans un monde où le langage articulé est représenté comme encore rudimentaire.

La bande dessinée Rahan, créée en 1969 par Roger Lécureux et André Chéret, imagine un héros préhistorique qui préfère souvent l’intelligence et la solidarité à la violence. Elle mélange librement époques, animaux et inventions : son univers relève davantage du mythe préhistorique que de la reconstitution scientifique.

Le jeu vidéo Far Cry Primal (2016) pousse cette représentation vers l’action : tribus rivales, conquête de territoires, armes de pierre, animaux sauvages et chamanisme composent une Préhistoire fictive située vers 10 000 AEC. Des éléments inspirés de différentes réalités préhistoriques y sont réunis pour transformer la guerre tribale en moteur de l’aventure.

Ces œuvres montrent surtout notre fascination moderne pour une Préhistoire supposée brutale et sauvage. Elles projettent parfois sur des populations très anciennes nos notions de peuples, de frontières et de guerre : la fiction préhistorique nous renseigne ainsi autant sur notre imaginaire de la violence que sur la Préhistoire elle-même.

4. Un peu de réflexion 🤔

La violence est-elle vraiment inscrite dans nos gènes ? L’existence de meurtres et de massacres préhistoriques ne suffit pas à le démontrer. L’anthropologue R. Brian Ferguson conteste justement l’idée d’une guerre omniprésente pendant toute l’évolution humaine : les indices archéologiques les plus anciens sont relativement rares et deviennent plus fréquents au cours de la Préhistoire.

Cela ne signifie pas davantage que les chasseurs-cueilleurs vivaient dans un paradis pacifique. Entre l’image de l'être humain naturellement bon et celle d'un guerrier né, des chercheurs comme Douglas P. Fry, Ferguson, Guilaine ou Zammit insistent sur la diversité des sociétés humaines. Notre espèce possède des capacités d’agression, mais aussi de coopération, d’entraide, d’alliance et de résolution des conflits.

La célèbre formule « l’homme est un loup pour l’homme » ne constitue donc pas une description scientifique de la nature humaine. Elle vient d’ailleurs de Plaute, dans l’Antiquité, avant d’être reprise par Thomas Hobbes au 17ᵉ siècle. Chez Hobbes lui-même, elle appartient à une réflexion philosophique et politique sur les rapports humains et les États, et non à une théorie génétique de la violence.

La guerre n’apparaît probablement pas soudainement à une date précise. Elle semble plutôt prendre différentes formes selon la démographie, les ressources, les territoires, les structures sociales et les cultures. Autrement dit, constater que l’être humain peut faire la guerre ne revient pas à démontrer qu’il serait biologiquement condamné à la faire.

Références

  1. Les guerres préhistoriques ont-elles eu lieu ? - Geo, 2025
  2. Préhistoire de la violence et de la guerre - France Culture, 2013

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