Le pansexualisme
La révolution sexuelle a libéré le désir, mais aussi placé sexualité, genre et identité au cœur de la définition de soi.
1. Un peu de définition
Le pansexualisme désigne une conception accordant à la sexualité une place déterminante dans l’explication de la vie psychique. Le préfixe grec pan- signifie « tout » : le terme a notamment servi à reprocher à la psychanalyse de vouloir, caricaturalement, « expliquer toute psychée par le sexe ».
Il faut le distinguer de la "pansexualité", orientation désignant une attirance pouvant se manifester indépendamment du sexe ou du genre de la personne. Être pansexuel ne signifie donc ni « désirer tout le monde », ni considérer que toute réalité humaine serait sexuelle.
On parlera ici de pansexualisme culturel pour désigner l'idéologie qui tient à donner au sexe, à l’orientation et au genre une importance croissante dans la manière de classer les individus, expliquer leur psyché et construire leur identité. Il ne s’agit pas d’un concept scientifique.
2. De Platon à Freud : le désir devient explication
Dans Le Banquet, au 4ᵉ siècle AEC, Platon accorde déjà à Éros une puissance considérable. Mais le désir ne se réduit pas chez lui au rapport sexuel : l’attirance pour un beau corps peut conduire vers la beauté des âmes, des connaissances puis vers le Beau lui-même. Éros constitue une dynamique du manque et de l’élévation davantage qu’une théorie du « tout sexuel ».
Une rupture considérable intervient à la fin du 19ᵉ siècle : médecine, psychiatrie et sexologie entreprennent de nommer, classer et expliquer les sexualités. Karl-Maria Kertbeny emploie homosexuel et hétérosexuel dès 1868-1869. La nouveauté n’est pas l’existence de ces attirances, mais leur transformation en catégories. Dans Psychopathia Sexualis (1886), le psychiatre austro-allemand systématise cette classification : homosexualité, fétichisme, sadisme ou masochisme deviennent des objets médicaux, alors souvent pensés en termes de normalité et de pathologie selon des conceptions aujourd’hui abandonnées.
Avec ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Sigmund Freud étend considérablement le domaine du sexuel à l’enfance, aux pulsions, aux fantasmes et au développement psychique. Ses adversaires, notamment Carl Gustav Jung et Alfred Adler, lui reprochent alors un « pansexualisme », comme si rêve, névrose, art ou famille ramenaient toujours à la sexualité. Freud récuse cette caricature : sa notion de libido dépasse largement le rapport sexuel. Mais l’objection reste féconde : à partir de quand une bonne clé d’interprétation prétend-elle ouvrir toutes les portes ?
3. Quand le désir devient une identité
Nommer pour libérer, nommer pour enfermer ?
Le basculement moderne pourrait être résumé ainsi : avoir un désir et être une identité sexuelle deviennent progressivement deux choses liées. Hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, puis pansexuel ou asexuel ne décrivent plus seulement ce qu’une personne désire ; ils peuvent contribuer à dire ce qu’elle est.
Cette catégorisation possède une dimension contre-culturelle et idéologique, puisqu’elle suppose de déterminer quelles différences méritent d’être nommées. Des médecins ont utilisé ces catégories pour pathologiser, tandis que Kertbeny développait son vocabulaire afin de combattre la criminalisation des relations homosexuelles, dans le contexte des politiques hygiénistes de la fin du 19ᵉ siècle.
Le philosophe français Michel Foucault en fait un problème central dans Histoire de la sexualité I : La Volonté de savoir (1976). Selon lui, la modernité n’a pas simplement réprimé le sexe : médecine, justice, psychiatrie et sciences humaines multiplient les discours qui cherchent dans les désirs et pratiques sexuelles une vérité profonde sur l’individu. On passe ainsi progressivement de la condamnation religieuse (littéralisme), morale ou juridique de certains actes, comme la sodomie, à la définition de personnes par leur sexualité : l’« homosexuel » devient, selon sa formule, une véritable « espèce ».
4. De LGB à LGBTQIA+
Le vocabulaire militant change profondément entre les années 1970 et 1990. Après gay liberation et des expressions comme gay and lesbian, GLB/LGB se diffusent à la fin des années 1980, puis GLBT/LGBT dans les années 1990, dans un contexte marqué par la marginalisation sociale. L’acronyme émerge progressivement des usages militants et institutionnels.
L'association Act Up, fondée à New York en 1987, incarne ce nouvel activisme. Au début des années 1990, le terme queer, longtemps injurieux, est réapproprié par des militants comme ceux de Queer Nation (1990). La même année, la militante Teresa de Lauretis emploie l’expression queer theory lors d’un colloque ; les travaux paraissent dans la revue differences en 1991, contribuant à sa diffusion universitaire.
Plusieurs intellectuels donnent une assise théorique à ces transformations. Gayle Rubin, dans « Thinking Sex » (1984), analyse les hiérarchies entre sexualités légitimes et stigmatisées. Judith Butler, avec Gender Trouble (1990), interroge la stabilité des catégories de sexe et de genre, tandis qu’Eve Kosofsky Sedgwick, dans Epistemology of the Closet (1990), étudie la construction de l’opposition homo/hétérosexuel.
À partir des années 1990-2000, le Q (queer ou questioning) se diffuse dans LGBTQ. Les lettres I (intersex) et A (asexual, parfois aromantic ou agender) gagnent ensuite en visibilité, notamment avec l’organisation des mouvements intersexes dans les années 1990 et de l’asexualité au début des années 2000. Le signe + transforme finalement l’acronyme en catégorie ouverte, susceptible d’accueillir toujours de nouvelles identités, au risque de devenir un véritable fourre-tout aux frontières difficiles à définir.
5. Déconstruire les cases pour en créer davantage ?
La Pride, « fierté », naît dans un contexte de marginalisation sociale et de répression. À San Francisco, dans les années 1960, le quartier pauvre du Tenderloin concentre bars gays, prostitution et populations trans, régulièrement confrontées à la police ; les émeutes de la cafétéria Compton en 1966 en deviennent un symbole.
Après Stonewall en 1969, la « fierté » retourne le stigmate : ce dont il fallait avoir honte devient publiquement revendiqué. Mais une contradiction apparaît : refuser d’être réduit à son orientation tout en faisant de celle-ci une identité, une communauté et un drapeau peut-il recréer une forme d’essentialisme ?
Le paradoxe est que la « pensée queer » combat les identités fixes tout en favorisant de nouvelles catégories. Une autre conception de l’émancipation serait de considérer l’orientation comme une caractéristique personnelle, sans en faire nécessairement une identité.
L’asexualité pousse la contradiction plus loin : le A de LGBTQIA+ désigne ceux qui éprouvent peu ou pas d’attirance sexuelle, intégrant ainsi à la diversité sexuelle des personnes qui ne ressentent pas, ou très peu, de désir sexuel.
La stigmatisation de la virginité révèle l’autre face du phénomène : puceau peut devenir une insulte suggérant immaturité, incapacité à séduire, voire handicap social. Une société peut proclamer la liberté sexuelle tout en poussant chacun à prouver sa sexualité. L’émancipation devrait aussi permettre de rester vierge, de ne pas désirer ou de considérer sa sexualité comme secondaire.
6. Du langage aux drapeaux : transformer la société ?
« Iel » et la bataille de la langue
La question atteint désormais la langue elle-même. Le pronom iel, contraction de il et elle, est employé pour désigner une personne sans l’assigner immédiatement au masculin ou au féminin. Son entrée dans le dictionnaire en ligne Le Robert en 2021 provoque une importante controverse. Il faut cependant le distinguer du neutre grammatical du grec ancien et du latin : celui-ci était une catégorie grammaticale, non une identité personnelle.
Avec iel, la démarche possède une dimension sociale explicite : certains cherchent à faire évoluer la langue pour représenter certaines conceptions du genre. Ses défenseurs y voient une évolution légitime ; ses adversaires invoquent la tradition linguistique et contestent la volonté de modifier consciemment les usages pour transformer les représentations. La question devient alors : la langue doit-elle préserver la tradition, refléter la société ou contribuer à la changer ?
Du langage au corps
Cette interrogation atteint également la médecine. En France, certains soins de transition peuvent être pris en charge par l’Assurance maladie : consultations, traitements hormonaux et certaines interventions chirurgicales selon les situations. Certaines transformations étant irréversibles, leur indication soulève des questions d’autonomie, de bénéfices attendus, de risques et de consentement éclairé.
Cette prise en charge pose aussi la question de la solidarité nationale et de son coût économique. Ses défenseurs considèrent ces interventions comme des soins médicalement indiqués pour certaines personnes ; leurs critiques interrogent la frontière entre soin et transformation corporelle, ainsi que les dépenses que la collectivité doit financer. Le débat porte donc à la fois sur des enjeux médicaux, éthiques et économiques.
7. Un peu de symbolique
Un drapeau transforme une idée en signe d’appartenance. En 1978, à San Francisco, Gilbert Baker, Lynn Segerblom, James McNamara et des bénévoles créent les premiers grands drapeaux arc-en-ciel du Gay Freedom Day. Le modèle comporte 8 couleurs associées notamment à la sexualité, la vie, la guérison, la nature ou l’esprit, avant d’être simplifié à six bandes. Il représente alors une communauté sous un symbole commun plutôt que différentes orientations séparées.
Une autre logique apparaît avec le drapeau transgenre de Monica Helms en 1999, qui donne à une identité particulière son propre emblème. En 2017, More Color More Pride ajoute des bandes noire et brune pour représenter les personnes LGBT racisées ; en 2018, Daniel Quasar les intègre avec les couleurs trans au Progress Pride Flag. En 2021, Valentino Vecchietti y ajoute le symbole intersexe créé par Morgan Carpenter en 2013 : orientation, genre, intersexuation et appartenance raciale cohabitent désormais dans un même emblème.
Cette évolution résume une transformation : symbole commun → catégories particulières → intersection des catégories. Elle révèle aussi un paradoxe : plus le drapeau cherche à représenter chacun, plus il doit multiplier couleurs et signes distinctifs. Ses défenseurs y voient une inclusion plus précise ; ses critiques une subdivision croissante des identités. Jusqu’où faut-il distinguer les individus pour mieux les rassembler ?
8. Une société devenue pansexualiste ?
Le vocabulaire accompagne la place croissante des identités sexuelles. Le psychologue américain George Weinberg forge homophobia dans les années 1960 ; le terme apparaît dans la presse en 1969 et se diffuse avec Society and the Healthy Homosexual en 1972. Suivent transphobie, biphobie, lesbophobie ou aphobie, pour désigner différentes formes d’hostilité ou de discrimination.
Cette multiplication pose néanmoins une question de précision : agression, discrimination, préjugé, malaise et désaccord intellectuel ne sont pas équivalents. Si toute objection devient une « phobie », le terme risque de perdre son sens ; inversement, critiquer son usage ne doit pas conduire à nier les discriminations réelles. Une société pluraliste doit pouvoir distinguer la critique d’une idée de l’attaque contre une personne.
La même distinction vaut pour le statut de victime. Reconnaître une discrimination ou une souffrance ne confère pas une infaillibilité morale et ne soustrait aucune revendication à la contradiction. Revendiquer l’égalité implique aussi d’accepter critique, satire et désaccord dans les mêmes limites juridiques. Les exigences de liberté, de consentement et de pluralisme valent pour les majorités comme pour les minorités.
La pudeur constitue une autre frontière. Les mouvements de libération sexuelle ont combattu l’obligation de cacher certaines orientations ; rendre visible ce qui devait rester clandestin pouvait constituer un acte politique. Certains courants ont ensuite utilisé corps, nudité, slogans sexuels ou références BDSM comme formes de transgression. Ces pratiques ne caractérisent évidemment ni toutes les Pride ni toutes les personnes LGBT.
Une question demeure : combattre la honte exige-t-il de combattre la pudeur ? Une première conception de l’émancipation affirmait : « ce que je fais dans ma vie privée ne regarde pas la société » ; une autre revendique davantage la visibilité publique de l’identité sexuelle. La liberté peut pourtant comprendre aussi bien celle de montrer que celle de ne pas montrer, sans confondre pudeur et puritanisme.
C’est peut-être là le cœur du pansexualisme : non que « tout soit sexuel », mais que sexualité et genre deviennent des moyens privilégiés de se définir et d’investir l’espace public. Le paradoxe rejoint Foucault : une société peut être sexuellement libérée tout en multipliant les discours sur le sexe. Désessentialiser la sexualité offre une autre voie : nous avons une sexualité, mais elle ne dit pas nécessairement qui nous sommes.
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