Le masculinisme

Une simple réaction identitaire aux féminismes ?

1. Un peu de définition

Le masculinisme désigne un ensemble de discours affirmant la défense des intérêts des hommes face aux évolutions sociales. Il peut tout autant englober des groupes préoccupés par la condition paternelle ou la santé masculine, que des courants plus radicaux contestant les acquis du féminisme contemporain.

D'aucuns y voient une réaction de défense (backlash) face à la perte de privilèges, tandis que d'autres y lisent une souffrance liée aux injonctions de genre. La diversité des courants rend toute généralisation complexe, oscillant entre dialogue social et opposition frontale aux réformes égalitaires.

2. Un peu d'histoire

La première mouvance masculiniste se construit comme une réaction aux premières vagues de suffragettes au début du 20ᵉ siècle.

En 1908, le journaliste britannique Ernest Belfort Bax argumente dans son ouvrage The Legal Subjection of Men que les femmes sont favorisées par le système judiciaire. Son opposition au féminisme ne venait pas d'un conservatisme traditionnel, mais de l'idée que les femmes de la bourgeoisie utilisaient le droit pour opprimer les hommes de la classe ouvrière. Dans la même année, l'association The Men's League for Opposing Women's Suffrage cherchera à refuser le droit de vote aux femmes.

Le masculinisme se structure véritablement dans les années 1970 au sein des pays anglo-saxons par des auteurs comme Warren Farrell. Le mouvement se divise ainsi entre une branche pro-féministe cherchant à libérer les hommes du patriarcat, et une branche antiféministe, théorisée dans son livre The Myth of Male Power (1993).

En 1989, au Canada, un homme qui se revendiquait antiféministe, Marc Lépine, a abattu par balles 14 femmes à l’école Polytechnique de Montréal. Cet événement a marqué un tournant dans la perception de la violence masculiniste.

Entre la naissance du mouvement et l'essor d'Internet, le mouvement des droits des pères dans les années 1990 a été le principal moteur du masculinisme. Il s'est concentré sur la contestation du système judiciaire lors des divorces, se présentant comme une victime du "matriarcat judiciaire".

La branche antiféministe gagne en visibilité avec l'essor d'Internet au début des années 2000, favorisant la création de communautés numériques. Il défend la suprématie masculine et accuse les femmes d’être à l’origine d’une dégradation des conditions de vie des hommes.

Au début du 21ᵉ siècle, le mouvement s'est globalisé, porté par des figures médiatiques qui dénoncent une féminisation de la société. La sphère numérique permet l'émergence de la "manosphère", où se mêlent conseils et discours hostiles aux politiques de parité.

En 2025, Timoty G., un jeune de 18 ans est interpellé à Saint-Etienne, car suspecté de vouloir attaquer des femmes avec des couteaux. Le parquet national antiterroriste l’a mis en examen, une première concernant une personne se revendiquant exclusivement de la mouvance masculiniste "incel".

En 2026, dans une stratégie de gendertrolling des masculinistes organisent un cyberharcèlement au 3919, le numéro dédié aux femmes victimes de violences conjugales, ayant pour prétextes qu'il n'existe pas de numéro équivalent pour les hommes. Ce collectif réclame la création d’une ligne spécifique pour les hommes qui représentent 16% des victimes de violences conjugales.

3. Les Incels

En 1997, une étudiante canadienne crée un site web intitulé Alana's Involuntary Celibacy Project. Son objectif est de créer un espace de discussion pour les personnes de tous genres éprouvant des difficultés à établir des relations par timidité ou isolement social.

Le terme Incel, pour célibataire involontaire, désigne une sous-culture numérique masculine dont l'idéologie s'est radicalisée au début du 21ᵉ siècle. D'abord née de femmes qui n'arrivaient pas à trouver de partenaires, celle-ci sera récupérée par des hommes ne trouvant pas non plus de partenaires.

L'appartenance à ce groupe repose avant tout sur un sentiment d'exclusion sociale et sexuelle fondé sur une interprétation déterministe de l'attrait physique et du statut, faisant penser à une impression de handicap.

En 2017, dans la mouvance de la vague #Metoo, des hommes développent des réactions hostiles sur les réseaux sociaux. En 2014, la tuerie d'Isla Vista met en lumière jusqu'où peut aller la haine des femmes. L'auteur Elliot Rodger exprimait une frustration intense liée à son incapacité à attirer les femmes. Dans son manifeste, il les juge responsables de sa souffrance.

L'appartenance à ce groupe repose sur une interprétation déterministe de l'attractivité. Cela a donné naissance au lookmaxing, une pratique consistant à chercher par tous les moyens (fitness intensif, soins esthétiques, voire chirurgie) à maximiser son apparence physique pour augmenter son "score" sur le marché matrimonial.

4. Un peu de machisme

Au début du 20ᵉ siècle, au Mexique, le terme macho commence à revêtir une dimension socioculturelle spécifique. Il ne désigne plus seulement le "mâle", mais un idéal de comportement viril mêlant courage, honneur et protection de la famille, avant de glisser vers la connotation péjorative de domination.

Il est diffusé par les mouvements féministes durant les années 1960 pour désigner une attitude de supériorité virile. Cette étymologie souligne une valorisation excessive de la force physique et de la domination masculine.

Dans la sociologie latino-américaine, le machisme est mis en relief par son pendant féminin, le marianisme (référence à la Vierge Marie), qui idéalise la femme comme un être spirituellement supérieur mais socialement dévoué au sacrifice.

5. Un peu de patriarcat

L'ouvrage Le Droit maternel (1861) par le juriste suisse Johann Jakob Bachofen soutient l'existence d'un matriarcat primitif (gynécocratie), qui aurait précédé l'instauration de la domination masculine. Le passage au système patriarcal au cours de l'Antiquité représenterait une transition vers une organisation sociale fondée sur le droit civil et la rationalité.

Cette analyse bien que discutée par l'anthropologie moderne, a influencé de nombreux penseurs comme Friedrich Engels dans son livre L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (1884) qui politisera les thèses de Bachofen. Il voit le patriarcat non seulement comme une structure de pouvoir, mais comme le triomphe symbolique de l'esprit sur la nature matérielle associée au maternel. Ses travaux ont ainsi jeté les bases des débats contemporains sur l'origine historique de la hiérarchie entre les sexes au sein des civilisations.

6. Un peu de virilité

La virilité est une construction sociale suggérant que les attributs associés aux hommes ne sont pas biologiques, mais définis par la culture. Cette perspective souligne que chaque époque impose des codes de conduite qui évoluent selon les besoins politiques ou économiques.

En 1949, Simone de Beauvoir a ouvert la voie à cette réflexion en affirmant "On ne naît pas femme, on le devient". Ce concept démontre que les identités de genre résultent d'un apprentissage social continu plutôt que d'une essence naturelle fixe.

En opposition à cette idée, certains voient la virilité dans une perspective essentialiste. Ce courant organise des rassemblements, comme des camps en montagne, où des hommes cherchent à retrouver leur "véritable nature" à travers des rites de passage, des activités physiques (tir à l'arc, force brute) et la prière. L'objectif est de rejeter ce qu'ils perçoivent comme une "féminisation" de l'homme moderne en valorisant des attributs spécifiques : la force, le silence et la protection.

L'ouvrage Le Coût de la virilité (2021) montre par les statistiques qu'il y a bien plus souvent des accidents des hommes par les routes que des femmes : 75 % des morts sur la route. D'autres chiffres édifiants : 90 % des condamnés par la justice, 86 % des auteurs d'homicides et 99 % des auteurs de viols sont des hommes.

7. Un peu d'influenceurs

Certains influenceurs comme Thaïs d'Escufon prônent le discours masculiniste "d'une certaine façon", la vision de la femme "tradwife" serait la plus adéquate pour elle.

Sur Tiktok, Alex Hitchens est un influenceur masculiniste controversé, se considérant coach en séduction, vendant des formations lucratives à des jeunes en perte de repère.

En 2022, L'affaire Andrew Tate mettra en lumière la mouvance masculiniste auprès du grand public, après avoir été arrêté après de graves accusations, notamment de traite d'êtres humains et de constitution d'un groupe criminel organisé.

Ces dernières figures mettent en avant l'image du gigachad, une représentation hyper-masculine et caricaturale de l'homme parfait, riche et dominant. Ce mème, devenu un standard de réussite dans la manosphère, servant de modèle de comparaison pour inciter les jeunes hommes à adopter des comportements de domination et à rejeter toute forme de vulnérabilité.

8. Un peu de pop culture

La gitane Carmen perçoit la volonté de possession masculine comme une menace directe pour son identité et sa liberté souveraine. Consciente que son insoumission la condamne, elle refuse de se laisser domestiquer par Don José. Elle ne se voit pas comme une victime passive, mais comme une rebelle lucide préférant la mort à l'aliénation de sa volonté.

Inspiré de Matrix, les masculinistes développent leur propre code de langage : la pilule bleue désigne ceux qui croient à l'égalité, la rouge ceux qui pensent démasquer les privilèges féminins, et la noire le fatalisme total des incels. Ces métaphores servent à radicaliser le discours en opposant une prétendue vérité biologique à un mensonge social, justifiant ainsi soit une quête de virilité agressive en s'opposant à la société.

9. Un peu de réflexion

Pour Pierre Bourdieu, dans La domination masculine (1998), l'opposition entre les hommes et les femmes se fait dans l'habitus : il faut faire un effort pour libérer les hommes de ces mêmes structures qui font qu’ils contribuent à l’imposer.

En 2006, la journaliste américaine Norah Vincent a vécu 18 mois sous l'identité d'un homme pour observer les dynamiques de genre. Dans les rencontres amoureuses, elle a découvert la charge psychologique imposée aux hommes par le rôle d'initiateur. Son expérience souligne que le risque constant de rejet et la pression de la performance sont des réalités masculines souvent méconnues des femmes.

En Janvier 2026, le Haut Conseil à l’Égalité appelle à une stratégie nationale contre cette idéologie antiféministe, diffusée notamment sur les réseaux sociaux et susceptible d’alimenter violences et radicalisation. La France "accuse un retard préoccupant dans l’identification et le traitement de ce phénomène", alors que d’autres pays, comme le Canada et le Royaume-Uni, l’ont intégré à leurs dispositifs de lutte contre les violences sociales.

C'est une idéologie qui n'est pas parallèle au féminisme, mais asymétrique. Le masculinisme ne revendique pas des droits directement, si ce n'est celui de moins voir des pères lésés par les gardes d'enfants lors des séparations de couple. Son influence est certaine sur le réseau Tik Tok quand on pense au concept de "mâle alpha", c'est un modèle basé sur le buzz.

Tandis que certains groupes hoministes comme les Men's Rights Activists, se focalisent sur des enjeux juridiques (divorce, garde d'enfants), d'autres se structurent dans la manosphère, voire l'extrême droite. D'un côté, on peut trouver les Pick-Up Artists "Artistes de la drague" axés sur la manipulation sociale. Et les Men Going Their Own Way, des hommes prônant le séparatisme vis-à-vis des femmes.

Le masculinisme questionne sur la santé mentale masculine, le taux de suicide élevé chez les hommes et les difficultés liées à l'expression émotionnelle. Ces enjeux légitimes sont parfois occultés par des rhétoriques de ressentiment qui compliquent l'instauration d'un "débat constructif" sur le genre.

Dans ses formes les plus radicales, le masculinisme peut aller jusqu’au cyberharcèlement, voire contribuer à des féminicides. Ces dérives illustrent la tension entre la défense d’enjeux masculins légitimes et un ressentiment dirigé contre les femmes.

L'enjeu futur réside dans la capacité à proposer des modèles de masculinité qui ne se définissent pas contre les droits des femmes. Le masculinisme est-il une contre-culture opposée aux féminismes, cherchant à restaurer des hiérarchies traditionnelles entre les sexes… au risque de rendre tout dialogue impossible ?

Références

  1. Alpha mâle, Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes - Mélanie Gourarier, Cairn
  2. Le masculinisme : une histoire politique du mot - Francis Dupuis-Déri, Érudit
  3. Sur les réseaux sociaux, les masculinistes en plein essor - Radio France
  4. Qu’est-ce que le masculinisme ? - Marion Huysman, Le Monde

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