Le complot des médias

Les médias manipulent les masses selon la doxa.
1. Un peu de définition
Un média est un moyen de communication permettant de diffuser des informations, des œuvres ou des messages à un grand nombre de personnes. Le terme englobe ainsi la presse, la radio, la télévision, le cinéma, Internet et les télécommunications. Les médias occupent une place centrale dans la circulation des idées, des pratiques, des valeurs et des croyances.
Dans certains discours complotistes, les « médias » sont au contraire présentés comme un ensemble homogène qui mentirait, manipulerait les masses et diffuserait une propagande dictée par les gouvernements ou les puissances économiques. Cette représentation pose un premier problème : les médias ne constituent pas un bloc unique. Leurs propriétaires, financements, orientations politiques, publics et modèles économiques sont extrêmement différents.
Cela ne signifie évidemment pas que les médias soient neutres ou infaillibles. Ils peuvent commettre des erreurs, privilégier certains sujets, subir des influences économiques ou politiques et défendre des lignes éditoriales particulières. La question pertinente n'est donc pas de savoir si « les médias mentent », mais quels médias, dans quelles circonstances, sous quelles influences et avec quelles preuves.
2. Un peu d'histoire
De l'écriture à la presse
Les scribes de l'Antiquité peuvent être considérés comme de lointains ancêtres des professionnels de l'information : en Égypte, en Mésopotamie ou ailleurs, ils enregistrent et transmettent des informations administratives, religieuses et législatives. D'autres formes de diffusion apparaissent ensuite, comme les Acta Diurna de la Rome antique ou les bulletins officiels circulant dans la Chine impériale.
L'histoire de l'imprimerie ne commence pas en Europe. La Chine utilise l'impression xylographique plusieurs siècles avant Gutenberg et développe les caractères mobiles dès le 11ᵉ siècle. En Europe, Gutenberg perfectionne vers 1450 l'imprimerie typographique à Mayence, après des expérimentations à Strasbourg dans les années 1430–1440. Livres, pamphlets et écrits religieux ou politiques peuvent alors circuler à une échelle nouvelle.
La presse périodique se développe surtout au 17ᵉ siècle en Europe. En France paraît le Mercure François (1611), suivi de La Gazette (1631). Aux 18ᵉ et 19ᵉ siècles, journaux et gazettes se multiplient en Europe et en Amérique, accompagnant l'essor de l'alphabétisation, des révolutions politiques et du débat public.
De la presse écrite aux médias de masse
Au 19ᵉ siècle, l'industrialisation, le télégraphe et les agences de presse accélèrent considérablement la circulation internationale de l'information. La presse devient un véritable média de masse aux États-Unis comme en Europe. En France, Le Figaro est fondé en 1826, tandis que la loi du 29 juillet 1881 fixe le grand cadre juridique de la liberté de la presse.
Au 20ᵉ siècle, la radio puis la télévision donnent à l'information une audience sans précédent. De grands services audiovisuels publics apparaissent, comme la BBC au Royaume-Uni, la RAI en Italie ou l'ORTF (1964–1974) en France. Le reportage radiophonique puis télévisé permet désormais de suivre guerres, élections et événements internationaux presque immédiatement.
À partir des années 1980–1990, chaînes privées, télévision par satellite puis Internet bouleversent à nouveau ce modèle. La disparition de l'ORTF en France avait déjà favorisé la diversification audiovisuelle, avec notamment des émissions comme Apostrophes. Avec le Web, puis les réseaux sociaux au 21ᵉ siècle, chacun peut désormais produire et diffuser de l'information à l'échelle mondiale, affaiblissant le monopole traditionnel de la presse, de la radio et de la télévision.
3. Un peu de politique
Les rapports entre pouvoir politique et médias ont toujours été conflictuels. L'hostilité des dirigeants politiques envers la presse n'est d'ailleurs pas réservée aux régimes autoritaires comme la Turquie ou l'Égypte. Dans les démocraties également, certains responsables présentent les journalistes comme des adversaires plutôt que comme l'un des contre-pouvoirs nécessaires au débat public.
Le dénigrement systématique des médias peut ainsi devenir une stratégie politique : discréditer celui qui apporte une information gênante permet d'éviter de discuter l'information elle-même. L'intolérance envers la liberté d'informer peut également provenir d'entreprises, d'organisateurs de spectacles, de clubs sportifs ou de groupes de citoyens. Lors de l'affaire Benalla, Emmanuel Macron reproche ainsi à la presse de ne « plus chercher la vérité ».
Cette défiance traverse les clivages politiques. Jean-Luc Mélenchon affirme en 2018 que « la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine ». Il s'en prend également aux journalistes de Franceinfo enquêtant sur son mouvement, épisode qui conduira notamment à une condamnation judiciaire pour injure publique et diffamation.
Inversement, critiquer les médias n'est pas nécessairement complotiste. Leur concentration économique constitue par exemple un véritable sujet démocratique. Le rapport d'information du Sénat de 2022 souligne la forte concentration d'une partie de la presse et de l'audiovisuel privés entre les mains de quelques grands groupes et milliardaires. Cette situation soulève légitimement des interrogations sur le pluralisme, l'indépendance éditoriale et l'influence des propriétaires.
Il faut donc distinguer 2 affirmations très différentes : constater que certains propriétaires disposent d'un pouvoir médiatique considérable est documentable ; en déduire que tous les journalistes obéissent à une même autorité cachée relève d'un autre raisonnement. La concentration économique mérite précisément d'être étudiée avec des faits plutôt que transformée en explication universelle.
4. Un peu de déontologie
Contrairement à une idée répandue, il n'est pas juridiquement nécessaire de posséder un diplôme particulier pour exercer comme journaliste en France. Néanmoins, passer par l'une des formations reconnues par la profession constitue une voie privilégiée d'accès au métier. La formation apporte notamment des méthodes de recherche, vérification, hiérarchisation et traitement de l'information.
Les journalistes sont des citoyens avec leurs valeurs et leurs opinions. La déontologie journalistique ne garantit donc pas une impossible neutralité absolue : elle impose plutôt des principes professionnels concernant notamment la vérification des informations, l'indépendance, la distinction entre faits et commentaires, le respect des personnes et la correction des erreurs.
Les médias ne constituent par ailleurs aucunement un monobloc. Presse nationale ou régionale, médias publics ou privés, généralistes ou spécialisés, journaux de gauche, de droite ou sans orientation politique revendiquée, radios, télévisions et médias numériques possèdent des financements et des lignes éditoriales différents. Une erreur journalistique peut donc être critiquée sans transformer cette erreur en orthodoxie supposée de toute une profession.
Des organisations comme Reporters sans frontières défendent parallèlement la liberté et l'indépendance du journalisme dans le monde. Leur travail rappelle un principe fondamental : l'accès à une information libre et pluraliste constitue l'une des conditions nécessaires au fonctionnement d'une démocratie.
5. Un peu de réflexion
Lors du mouvement des Gilets jaunes en 2018, la défiance envers la presse devient particulièrement visible. Des expressions comme « médias mainstream », « journalopes » ou « merdias » se diffusent largement, tandis que l'expression fake news est parfois utilisée pour désigner indistinctement une erreur, un désaccord ou une information jugée hostile.
En 2020, le documentaire Hold-Up illustre cette défiance en présentant les médias traditionnels comme participant à une dissimulation autour de la pandémie. À l'inverse, des journalistes comme Anne-Sophie Novel ont cherché à comprendre les raisons de cette rupture de confiance entre une partie des citoyens et les professionnels de l'information.
Une mécanique comparable existe dans la défiance envers d'autres professions : l'opinion individuelle peut être placée au même niveau que le travail du journaliste, du scientifique ou de l'historien, indépendamment des méthodes et des preuves employées. De même, affirmer que les religions seraient nécessairement des instruments du pouvoir transforme une relation historique complexe en explication unique.
Cela ne signifie pas qu'il faille faire confiance aveuglément aux médias. Les journalistes peuvent subir des pressions éditoriales ou économiques, et toute rédaction possède une ligne éditoriale. Il est donc légitime d'examiner propriétaires, financements et conflits d'intérêts. Mais en déduire que France Culture, Cairn, une chaîne privée et un quotidien obéiraient à une même volonté manipulatrice nécessite des preuves.
Le véritable enjeu n'est finalement ni de croire les médias, ni de les rejeter en bloc, mais d'apprendre à les comparer. Identifier l'auteur et le propriétaire d'un média, distinguer information et éditorial, remonter aux sources, confronter plusieurs rédactions et vérifier les corrections permet de construire une opinion plus solide.
Dans nos démocraties contemporaines, chacun peut choisir parmi une grande diversité de médias. Encore faut-il disposer du temps et de la méthode nécessaires pour confronter les informations : l'esprit critique consiste autant à questionner les médias qu'à questionner ses propres convictions, surtout lorsqu'une information confirme exactement ce que l'on voulait déjà croire. 🙃
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