Le clivage gauche/droite

La gauche et la droite veulent-elles dire la même chose partout ?
1. Un peu de définition
Les termes politiques de « gauche » et de « droite » apparaissent pendant la Révolution française. En 1789, les députés favorables à un pouvoir royal important siègent plutôt à droite du président de l'Assemblée, tandis que ceux qui souhaitent limiter davantage l'autorité du roi se regroupent plutôt à sa gauche. Une disposition pratique donne ainsi naissance à un clivage politique durable.
Au 19ᵉ siècle, la gauche se rapproche progressivement du républicanisme, de la démocratisation puis du socialisme, tandis que la droite, d'abord liée à la monarchie, intègre le conservatisme, le libéralisme économique et le nationalisme. Aujourd'hui, la gauche accorde généralement davantage d'importance à l'égalité et à la redistribution, tandis que la droite insiste davantage sur la liberté économique, l'ordre ou les traditions.
Ces catégories restent cependant relatives : leur contenu dépend de l'histoire et des conflits propres à chaque société. Une position considérée comme de gauche dans un pays peut ainsi appartenir au centre, voire à la droite, dans un autre.
2. La France
En France, le clivage s'est successivement construit autour de grandes oppositions : monarchie contre République, Église contre laïcité, puis capital contre travail. Au 20ᵉ siècle, socialistes et communistes dominent la gauche, tandis que gaullistes, libéraux et conservateurs constituent l'essentiel de la droite.
Depuis les années 1980, de nouveaux sujets comme l'immigration, l'Europe, l'écologie, l'identité ou la sécurité ont complexifié cette opposition. L'élection d'Emmanuel Macron en 2017, sur la volonté de dépasser la gauche et la droite, a bouleversé les partis traditionnels sans faire disparaître le clivage.
Les responsables politiques eux-mêmes cherchent parfois à dépasser ou brouiller le clivage. Nicolas Sarkozy affirme ainsi en 2007 vouloir s'ouvrir à des personnalités de gauche et nomme plusieurs d'entre elles dans son gouvernement, tandis qu'Emmanuel Macron revendique en 2017 un dépassement de la gauche et de la droite avec son mouvement « En Marche ! ».
À l'inverse, François Hollande, élu à gauche en 2012, est parfois accusé par une partie de son propre camp de mener une politique économique jugée trop libérale, notamment après le pacte de responsabilité de 2014. Ces exemples montrent que l'appartenance partisane, l'étiquette revendiquée et les politiques effectivement menées ne coïncident pas toujours parfaitement.
3. États-Unis et Royaume-Uni
Aux États-Unis, démocrates et républicains ne correspondent pas encore, au 19ᵉ siècle, à la gauche et à la droite actuelles. Leurs électorats se recomposent notamment avec le New Deal de Roosevelt en 1933, puis les droits civiques des années 1960. Aujourd'hui, les démocrates occupent globalement la gauche et le centre, tandis que les républicains représentent la droite, notamment sur la religion, l'avortement, les armes à feu ou l'immigration.
Au Royaume-Uni, la vie politique s'organise dès les 18ᵉ et 19ᵉ siècles autour des Whigs et des Tories, progressivement remplacés par les libéraux et les conservateurs. Avec l'industrialisation et l'élargissement du suffrage, le Labour Party, issu du mouvement ouvrier, supplante les libéraux dans les années 1920 et devient le principal adversaire du Conservative Party.
4. Allemagne
En Allemagne, le SPD représente historiquement le centre gauche, tandis que la CDU/CSU constitue une droite démocrate-chrétienne conciliant économie de marché, protection sociale et conservatisme. Les Verts occupent également une place importante dans l'espace progressiste.
L'histoire du nazisme donne une importance particulière aux frontières de la droite démocratique. L'AfD, fondée en 2013 comme parti eurosceptique, a progressivement évolué vers une droite nationaliste et radicale, bouleversant le paysage politique. L'ancienne division entre Allemagne de l'Ouest et de l'Est reste également visible dans les comportements électoraux.
5. Japon et Corée du Sud
Au Japon, la droite est dominée depuis 1955 par le Parti libéral-démocrate (PLD), malgré quelques alternances. Le clivage porte notamment sur l'économie, le nucléaire et la Constitution pacifiste de 1947. La domination durable du PLD distingue fortement le système japonais des grandes démocraties européennes.
En Corée du Sud, la droite est historiquement associée à l'anticommunisme, à l'alliance américaine et à une attitude ferme envers la Corée du Nord. Les progressistes sont davantage liés à la démocratisation et au dialogue avec Pyongyang. L'héritage des dictatures militaires et de la démocratisation de 1987 reste donc central.
6. Chine et Thaïlande
En Chine, le Parti communiste détient le pouvoir depuis 1949, empêchant une alternance gauche/droite classique. Des clivages existent néanmoins : certains courants dits de « gauche » défendent davantage l'égalitarisme, l'intervention de l'État et l'héritage maoïste, tandis que des courants libéraux ont davantage soutenu le marché ou les réformes politiques. Ces termes prennent donc un sens différent de celui qu'ils possèdent en Occident.
En Thaïlande, le clivage est encore moins réductible à la gauche et à la droite. Depuis les années 2000, les mouvements liés à Thaksin Shinawatra se sont opposés aux milieux royalistes, militaires et conservateurs. Le conflit porte surtout sur la monarchie, l'armée, les élites et la démocratie électorale.
7. L'Inde
En Inde, le Congrès a longtemps associé démocratie, laïcité et intervention économique, tandis que le BJP, devenu la principale force de droite, défend notamment la puissance nationale et le nationalisme hindou. Des partis communistes conservent également une implantation dans certaines régions.
Mais les castes, religions, langues et identités régionales structurent aussi profondément la vie politique. Des partis peuvent être favorables à une forte redistribution tout en étant conservateurs sur d'autres questions, rendant le classement gauche/droite parfois insuffisant.
8. Les limites du clivage gauche/droite
Né en France en 1789, le clivage gauche/droite s'est ensuite diffusé dans une grande partie du monde. Il ne constitue pourtant pas une grille universelle : l'appliquer mécaniquement peut conduire à interpréter d'autres sociétés à travers des catégories issues de l'histoire européenne.
Ces notions ont néanmoins été adoptées et adaptées localement dans de nombreux pays. Au Japon ou en Corée du Sud, elles structurent réellement une partie de la vie politique ; en Inde, elles se combinent avec la religion, les castes et les identités régionales. En Thaïlande, les rapports entre monarchie, armée et démocratie électorale sont souvent plus éclairants, tandis qu'en Chine, le monopole du Parti communiste rend la comparaison plus difficile.
Il est donc préférable de partir des clivages propres à chaque société plutôt que de chercher partout l'équivalent de la gauche et de la droite françaises. La question n'est pas seulement « qui est de gauche ou de droite ? », mais aussi : quelles forces s'opposent, sur quels enjeux et pour quelles raisons historiques ?
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