Le choix des canons bibliques

L'établissement des canons bibliques est le résultat d'un processus long, organique et complexe, s'étendant sur plusieurs siècles.

1. Un peu de définition

Le mot « bible » provient du pluriel grec ta biblia. Si le terme dérive de biblos (le papyrus), il convient de préciser que son diminutif, biblion, désignait initialement le « petit rouleau ». Avec le temps, ce mot a perdu sa valeur "diminutive" pour désigner tout manuscrit, le rouleau étant alors le support standard.

Au 4ᵉ siècle EC, Jérôme de Stridon utilise le terme bibliotheca pour désigner les Écritures comme une bibliothèque de textes distincts, avant que le neutre pluriel latin biblia ne se transforme en féminin singulier vers le 9ᵉ siècle EC, marquant ainsi le passage d'une collection d'ouvrages à la perception d'un bloc monolithique.

Avant les canons chrétiens, la structure est définie par la tradition juive avec le Tanakh, acronyme de ses 3 parties :

Torah (La Loi) : Le Pentateuque, dont la rédaction et le rassemblement se stabilisent vers le 5ᵉ siècle AEC.

Nevi'im (Les Prophètes) : Corpus constitué vers le 3ᵉ siècle AEC.

Ketouvim (Les Écrits) : Rassemblés plus tardivement, leur périmètre est stabilisé à la fin du 1er siècle EC, après la chute du Second Temple (70 EC).

Dans les christianismes, la Bible est une bibliothèque de 66 à 81 ouvrages rédigés par une quarantaine d’auteurs sur plusieurs millénaires. Le décompte varie selon les traditions religieuses, car le canon diffère :

66 livres : Canon protestant.

73 livres : Canon catholique (incluant les livres deutérocanoniques comme Tobie ou Judith).

76 à 81 livres : Canons des Églises orthodoxes (selon les juridictions).

Ces auteurs sont issus de milieux sociaux variés (rois, prophètes, bergers, pêcheurs, médecins). Cette mosaïque littéraire regroupe des genres variés, tels que la poésie ou la chronique, dont les codes diffèrent des structures narratives post-médiévales.

La rédaction s'étend environ sur une période de 1 500 ans. Les textes les plus anciens de l'Ancien Testament remontent approximativement au 12ᵉ siècle AEC, tandis que les derniers textes du Nouveau Testament datent de la fin du 1ᵉʳ siècle EC.

2. Un peu de légitimité

La Septante, traduction grecque de la Bible hébraïque réalisée à Alexandrie entre le 3ᵉ et le 2ᵉ siècle AEC, constituait la référence des auteurs du Nouveau Testament. Ce corpus incluait des livres deutérocanoniques, comme Tobie ou les Maccabées, qui furent écartés du canon hébraïque rabbinique ultérieur. Les traditions catholique et orthodoxe ont conservé ces écrits, privilégiant ainsi l'usage antique de l'Église primitive.

La première barrière contre l'arbitraire réside dans l'exigence d'un lien direct avec les apôtres. Un texte n'intégrait pas le canon par simple préférence théologique, mais par sa provenance reconnue d'un apôtre ou d'un proche immédiat (tels que Marc pour Pierre, ou Luc pour Paul). Cette traçabilité historique permettait d'écarter les écrits tardifs et les compositions pseudonymes qui circulaient dès le 2ᵉ siècle EC.

Le processus de canonisation a donc distingué les homologoumena, acceptés dès le 2ᵉ siècle EC, des antilegomena, dont l'autorité fut débattue en raison de leur style complexe, ou de doutes sur leur origine apostolique. Ces termes ont été popularisés par l'historien Eusèbe de Césarée au 4ᵉ siècle. Parmi les antilegomena figuraient notamment l'Épître de Jacques, l'Épître de Jude, la 2ᵉ Épître de Pierre et l'Apocalypse.

Le choix des textes s'est appuyé sur la « Regula Fidei », un résumé oral des enseignements essentiels utilisé pour évaluer les écrits. Cette règle de foi a atteint son apogée entre 150 et 220 EC, période où des théologiens comme Irénée de Lyon et Tertullien l'ont formalisée pour contrer les doctrines divergentes. L'intégration finale de ces textes a nécessité un examen rigoureux pour garantir leur cohérence avec la tradition globale.

3. Un peu d'apocryphes

L’argument de l’arbitraire omet que l’exclusion des apocryphes (Thomas, Judas) repose sur des critères historiques et doctrinaux précis. Leur datation tardive, à la fin du 2ᵉ siècle EC, et leur idéologie gnostique rompent avec la continuité de l’Ancien Testament. Cette mise à l’écart n’est pas une censure aléatoire, mais le constat d’une divergence de nature avec le corpus apostolique.

Contrairement à une idée reçue, l'empereur Constantin et le Concile de Nicée (325) n'ont pas fixé le canon biblique. Les sources historiques démontrent que les débats de Nicée étaient strictement centrés sur la crise de l'arianisme — une controverse portant sur la nature divine du Christ — et sur des questions disciplinaires comme la date de Pâques.

Si le pouvoir impérial aspirait possiblement à l'unité de l'Église, il n'a aucunement dicté la composition d'un corpus dont l'ossature était déjà établie. Dès la fin du 2ᵉ siècle EC, comme l'atteste le fragment de Muratori, les communautés chrétiennes s'accordaient déjà sur l'essentiel des textes considérés comme sacrés.

Avant d'être ratifié par des listes officielles (comme celle d'Athanase d'Alexandrie en 367 ou les conciles régionaux de Carthage), le canon s'est formé par l'usage. Un texte était considéré comme « canonique » s'il était lu publiquement de manière constante dans les grandes églises (Rome, Antioche, Alexandrie, Éphèse).

4. Un peu de protestantisme

L'opposition entre les canons repose sur le choix du corpus de l'Ancien Testament. Les catholiques s'appuient historiquement sur la Septante grecque, tandis que les réformateurs privilégient, au 16ᵉ siècle, le canon hébraïque (le Tanakh).

Ce corpus textuel avait été préservé et fixé rigoureusement entre le 6ᵉ et le 10ᵉ siècle par les savants massorètes. En s'appuyant sur l'essor des études humanistes et leur maîtrise de l'hébreu biblique, les protestants choisissent d'écarter les livres n'appartenant pas à cette tradition hébraïque, dont la sédimentation s'était définitivement achevée au 2ᵉ siècle.

Luther invoque l'« Hebraica Veritas », principe cher à Jérôme de Stridon au 4ᵉ siècle EC, pour définir l'autorité scripturaire. En 1534, Luther déplace les livres deutérocanoniques dans une section séparée de sa Bible.

Le rejet des livres deutérocanoniques repose sur une volonté de mise en cohérence théologique : il jugeait certains de leurs passages incompatibles avec le cœur de sa doctrine, la justification par la seule foi (Sola Fide).

En écartant ces textes, il invalidait notamment les fondements scripturaires du purgatoire et de l'intercession pour les défunts, qu'il lisait dans 2 Maccabées 12, 43-46, ainsi que l'idée d'une efficacité salvatrice des actions humaines (le salut par les œuvres), exprimée dans Tobie 12, 9 par l'affirmation que l'aumône purifie du péché.

La réaction de l’Église catholique survient en 1546 lors du Concile de Trente avec la fixation dogmatique de son canon. Cette décision réaffirme de manière définitive la validité de la Vulgate — la traduction latine réalisée par le moine Jérôme intégrant les livres deutérocanoniques — comme édition authentique pour l'Église. Ce faisant, le Concile scelle l'unité de la Bible catholique face à la contestation théologique des réformateurs.

5. Un peu de réflexion

Ainsi, la formation du canon biblique pourrait s'apparenter davantage à un processus biologique de reconnaissance mutuelle entre des écrits et des communautés qu'à un acte législatif arbitraire. Loin de l'écueil des thèses conspirationnistes suggérant des manipulations, à l'instar des théories popularisées par le Da Vinci Code, l'histoire atteste d'une sédimentation lente.

Le processus de canonisation n'instituait pas la foi de manière descendante, mais a servi à fixer des pratiques déjà établies. Le canon représente la cristallisation liturgique et doctrinale de ce que les communautés chrétiennes vivaient depuis plusieurs décennies. Il formalise ainsi un consensus organique, plutôt que de créer une nouvelle structure de croyance.

C'est la stabilité de l'usage liturgique et la rigueur des critères qui ont prévalu sur les choix individuels ou les pressions impériales. Ce processus n'est pas vertical, fruit d'une décision descendante, mais horizontal : c’est le consensus entre des communautés géographiquement éloignées qui validaient la liste des livres, cristallisant ainsi une identité textuelle commune avant même toute ratification officielle.

Références

  1. The Canon of the New Testament: Its Origin, Development, and Significance - Bruce M. Metzger, Oxford University
  2. Histoire de la littérature chrétienne antique grecque et latine - Claudio Moreschini, Persée
  3. Exégèse et archéologie. À propos de La Bible dévoilée - Pierre-Maurice Bogaert, Persée
  4. Introduction à l’Ancien Testament - Françoise Laurent, Revue des Sciences Religieuses
  5. The Biblical Canon : Its Origin, Transmission, and Authority - Rémi Gounelle, Persée

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