Le cannabis

Cultivé depuis des millénaires, le cannabis est à la fois drogue récréative, matière industrielle et source de médicaments. Il reste la drogue illicite la plus consommée au monde.

1. Un peu de définition

Le mot cannabis vient du grec kánnabis, qui désignait déjà le chanvre. Chanvre dérive lui aussi du latin cannabis, mais les 2 termes se sont spécialisés : cannabis désigne surtout la plante et ses usages psychoactifs, tandis que chanvre désigne plutôt les variétés à faible teneur en THC cultivées pour leurs fibres, graines ou huile.

La plante contient de nombreux cannabinoïdes, des molécules qui interagissent avec le système endocannabinoïde de l’organisme. Les plus connus sont le THC, principalement responsable des effets psychotropes et euphorisants, et le CBD, qui n’entraîne pas la même intoxication.

Drogue, psychoactif et psychotrope ne sont pas synonymes. Une substance psychoactive agit sur le cerveau ; psychotrope souligne ses effets sur l’humeur ou les perceptions. Drogue est un terme plus large, qui peut désigner une substance licite comme l’alcool ou illicite comme le cannabis.

L’herbe, appelée aussi weed, beuh ou marijuana, correspond principalement aux fleurs séchées. Le mot marijuana, d’origine mexicaine mais d’étymologie incertaine, s’est largement diffusé aux États-Unis au début du 20ᵉ siècle.

Le haschisch, hash, shit ou résine, est obtenu à partir des trichomes riches en cannabinoïdes, puis généralement pressé. Haschisch vient de l’arabe ḥašīš, qui signifie à l’origine « herbe » ou « herbe sèche ».

Un joint, pétard, bedo ou spliff est une cigarette de cannabis. En France, il est souvent mélangé à du tabac. Le mot anglais joint signifiait d’abord quelque chose de joint ou assemblé, avant de devenir un terme d’argot pour désigner une cigarette de cannabis.

Un pot (prononcé « potte ») est un terme d’argot courant aux États-Unis et au Canada pour désigner le cannabis. Répandu au 20ᵉ siècle, il pourrait venir de l’espagnol mexicain potiguaya, lié à une boisson au cannabis.

Il existe enfin des huiles, extraits et concentrés, des produits à vapoter ainsi que des aliments au THC, les edibles, comme les space cakes. Leur puissance peut être très variable, certains concentrés contenant beaucoup plus de THC qu’une fleur traditionnelle.

2. Un peu d’histoire 🏺

Des origines anciennes au 19ᵉ siècle

Le cannabis accompagne les sociétés humaines depuis plusieurs millénaires. Originaire d’Asie, il est très tôt cultivé pour ses fibres, ses graines et son huile. Le chanvre sert notamment à fabriquer cordages, vêtements, voiles et papier, bien avant que ses usages récréatifs ne prennent de l'importance.

Ses propriétés médicinales et psychoactives sont également connues depuis l’Antiquité. En Chine et en Inde, différentes préparations sont employées dans des contextes médicaux, rituels ou récréatifs. Le haschisch se diffuse ensuite dans une partie du Moyen-Orient et du monde musulman au Moyen Âge.

Au 19ᵉ siècle, le médecin irlandais William Brooke O’Shaughnessy (1809-1889) étudie ses usages médicaux en Inde et contribue à les faire connaître à la médecine britannique dans les années 1830-1840.

À Paris, le Club des Hashischins, fréquenté dans les années 1840 notamment par Théophile Gautier, témoigne de la fascination de certains écrivains pour ses effets. Son nom rappelle les « Assassins » médiévaux, supposément consommateurs de haschisch, mais cette histoire relève largement d'une légende popularisée par Marco Polo.

De la « marijuana » à la prohibition

Au début du 20ᵉ siècle, le cannabis est de plus en plus associé aux États-Unis à la criminalité et aux minorités, notamment aux immigrés mexicains. Cette stigmatisation accompagne progressivement le durcissement des politiques antidrogue.

Harry J. Anslinger (1892-1975), premier dirigeant du Federal Bureau of Narcotics à partir de 1930, devient une figure majeure de la prohibition. Ses discours associent la marijuana à la violence et reprennent parfois des préjugés raciaux. Le Marihuana Tax Act de 1937 impose de fortes restrictions, puis la Convention unique sur les stupéfiants de 1961 renforce le contrôle international.

Dans les années 1960 et 1970, la marijuana devient au contraire un symbole de la contre-culture, des hippies et de certaines scènes musicales. En France, la loi du 31 décembre 1970 interdit son usage. Depuis les années 1990-2000, les politiques divergent davantage : cannabis médical, dépénalisation ou légalisation, jusqu’à la légalisation nationale au Canada en 2018.

3. Un peu de chiffres 📊

Le cannabis est de loin la drogue illicite la plus consommée en France. En 2023, 50,4 % des 18-64 ans déclaraient en avoir consommé au moins une fois et 10,8 % au cours de l’année. Chez les 18-24 ans, ce dernier chiffre atteignait 23,5 %.

La consommation reste plus fréquente chez les hommes : environ 14,5 % déclaraient un usage dans l’année, contre 7,2 % des femmes. À 17 ans, 29,9 % des adolescents avaient déjà expérimenté le cannabis en 2022, une proportion en forte baisse depuis le début des années 2000.

À l’échelle mondiale, l’ONU estime qu’environ 244 millions de personnes de 15 à 64 ans en ont consommé en 2023, soit 4,6 % de cette population. Leur nombre aurait augmenté d’environ 34 % en 10 ans, en partie du fait de la croissance démographique.

4. Des dangers réels 🧠

Des effets immédiats aux risques psychiques

Le cannabis n’est pas une drogue anodine, surtout lorsqu’il est consommé jeune, fréquemment ou à fortes doses. À court terme, il perturbe l’attention, la mémoire, la concentration et le temps de réaction, augmentant notamment le risque d’accident au volant.

La teneur en THC, principale molécule psychoactive du cannabis, joue un rôle important. En France, celle de la résine est passée en moyenne d’environ 12 % en 2011 à 29 % en 2023, et celle de l’herbe d’environ 10 % à 14 %. Certains produits dépassent largement ces valeurs.

À titre indicatif, moins de 5 % de THC correspond à une faible teneur, 10-15 % à une teneur importante et plus de 20 % à une teneur élevée. Certaines fleurs et résines dépassent 30 %, et les concentrés bien davantage. Il ne s’agit toutefois pas de seuils médicaux de dangerosité.

Le THC peut provoquer anxiété, crise de panique, confusion ou paranoïa : impression d’être observé, menacé ou suivi. À forte dose, des symptômes psychotiques peuvent apparaître ; chez certaines personnes vulnérables, une consommation fréquente est associée à un risque accru de troubles psychotiques.

La paranoïa peut aussi nourrir temporairement des raisonnements proches des théories du complot : impression que « tout est lié », intentions cachées, sentiment de victimisation ou d’être visé. Le cannabis ne rend pas directement complotiste, mais le THC peut accentuer la méfiance et les interprétations persécutoires.

Dépendance et consommation à long terme

Une consommation précoce et intensive est aussi associée à davantage de symptômes dépressifs. Le lien fonctionne dans les deux sens : le cannabis peut aggraver certaines difficultés, tandis que des personnes anxieuses ou dépressives peuvent en consommer pour soulager leur mal-être.

Le sommeil peut sembler amélioré à court terme, avec un endormissement plus rapide, mais une consommation régulière peut finir par le perturber. À l’arrêt peuvent apparaître insomnie, irritabilité, anxiété et rêves intenses.

Une véritable dépendance peut s’installer, avec des difficultés à réduire ou arrêter malgré les conséquences sur les études, le travail ou les relations. L’adolescence est particulièrement sensible : commencer tôt augmente le risque d’usage régulier et peut peser sur l’apprentissage.

Le cannabis est parfois qualifié de « drogue passerelle ». La grande majorité des consommateurs ne passe pas automatiquement à la cocaïne ou à l’héroïne. Les usages réguliers sont néanmoins davantage associés aux polyconsommations, tandis que le marché clandestin facilite parfois le contact avec d’autres drogues.

Enfin, fumer du cannabis expose les poumons aux produits de combustion. Mélangé au tabac, il ajoute les risques du tabagisme et de la nicotine. À l’échelle collective s’ajoutent les coûts des soins, accidents, addictions et pertes de productivité, mais aussi ceux de la répression du trafic.

5. Un peu de législation ⚖️

Les politiques varient énormément selon les pays. Il faut distinguer prohibition, dépénalisation et légalisation. Dépénaliser revient à supprimer ou réduire certaines sanctions pénales ; légaliser consiste à autoriser et encadrer la production, la possession ou la vente.

Les Pays-Bas sont célèbres pour leurs coffee shops. Depuis les années 1970, la vente de petites quantités de cannabis y est tolérée sous conditions, mais le cannabis n’est pas pour autant totalement légal. Cette contradiction a longtemps laissé l’approvisionnement des commerces dans une zone grise.

En Espagne, la consommation et la culture pour usage personnel dans un espace privé bénéficient d’un régime relativement permissif, tandis que la vente reste interdite. Des clubs sociaux de cannabis, particulièrement connus en Catalogne, se sont développés dans ce cadre juridique complexe.

À Christiania, quartier alternatif de Copenhague fondé en 1971, la célèbre Pusher Street a longtemps accueilli un marché du cannabis pourtant illégal au Danemark. Après des décennies de tolérance fluctuante, de trafic et de violences, les habitants ont participé à son démantèlement en 2024.

D’autres pays sont allés plus loin. Le Portugal dépénalise en 2001 la détention de petites quantités de drogues pour usage personnel. Le Canada légalise et réglemente le cannabis récréatif en 2018. En Californie, son usage récréatif est légal pour les adultes depuis 2016, après la légalisation médicale de 1996.

En France, le cannabis contenant du THC reste classé comme stupéfiant : usage, détention, production et vente demeurent interdits hors exceptions prévues par la loi. Les petites quantités peuvent notamment entraîner une amende forfaitaire délictuelle, tandis que le CBD relève d’un cadre différent.

6. Un peu de thérapeutique 🩺

Le cannabis thérapeutique utilise principalement le THC et le CBD sous des formes médicales contrôlées : huiles, gélules, solutions orales ou fleurs à vaporiser. La composition et les doses sont encadrées, contrairement aux produits du marché récréatif.

Certains cannabinoïdes peuvent être utiles contre les nausées et vomissements liés aux chimiothérapies, certaines douleurs chroniques ou la spasticité de la sclérose en plaques. Le CBD est également utilisé dans le traitement de certaines épilepsies rares et sévères. Leur efficacité dépend cependant fortement de l'indication.

En France, une expérimentation du cannabis médical a débuté en 2021 auprès de patients pour lesquels les traitements disponibles étaient insuffisants. Son intégration durable dans le système de soins reste très encadrée : l’objectif est d’en faire un traitement médical ciblé, et non de confondre usage thérapeutique et consommation récréative.

7. Le narcotrafic 💰

Le cannabis constitue l’un des principaux marchés du narcotrafic en Europe. Une grande partie de la résine consommée en France provient du Maroc et transite notamment par l’Espagne. En 2023, environ 397 tonnes de cannabis auraient été vendues et consommées en France.

Les saisies montrent l’ampleur du trafic : en 2023, les autorités françaises ont intercepté 124,7 tonnes de cannabis, dont 87 tonnes de résine et 37,7 tonnes d’herbe. Plus de 112 000 plants ont également été saisis.

Le marché évolue avec les réseaux sociaux, messageries et livraisons à domicile. En 2023, le marché français du cannabis est estimé à environ 2,7 milliards d’euros, derrière la cocaïne (3,1 milliards), mais reste le premier marché de drogue illicite en volume.

8. Un peu d’idées reçues 💭

C’est naturel, donc ce n’est pas dangereux : 🌱 Naturel ne signifie pas inoffensif. Le tabac, l’opium et de nombreux poisons sont aussi d’origine végétale. Le risque dépend de la substance, de la dose, de la fréquence et de la personne.

Le cannabis est une drogue douce : Cette distinction entre drogues « douces » et « dures » est trompeuse et peu utilisée en addictologie. Les risques dépendent surtout de la dose, de la fréquence, de l’âge et de la vulnérabilité de chacun.

Le cannabis est moins dangereux que l’alcool : Leurs risques diffèrent. L’alcool cause bien davantage de décès et de dommages sanitaires, tandis qu’une overdose mortelle directe de THC est extrêmement rare. Le cannabis présente néanmoins des risques cognitifs, psychiatriques et de dépendance et n’est donc pas inoffensif.

9. Un peu de réflexion 🤔

Les politiques oscillent entre deux extrêmes : répression sévère d’un côté, ouverture d’un marché commercial de l’autre. À Singapour, certains trafics peuvent conduire à la peine capitale ; ailleurs, la légalisation permet au contraire une production et une vente encadrées.

Les expériences du Portugal, de la Californie et du Canada montrent qu’il existe plusieurs voies : dépénalisation de l’usager, légalisation réglementée, taxation et contrôle des produits. Elles permettent d’étudier leurs effets sur la santé publique, la consommation et le marché clandestin.

Un juste milieu pourrait consister à ne plus traiter l’usager comme un délinquant, sans banaliser le cannabis : âge minimum, contrôle du THC, prévention et prise en charge des addictions. Il faut aussi surveiller l’adaptation des réseaux criminels, susceptibles de se tourner vers d’autres drogues si le marché du cannabis leur échappe.

L’expérience de l’alcool et du tabac rappelle enfin qu’une industrie légale peut avoir intérêt à augmenter ses ventes. Dès lors, peut-on sortir le cannabis du marché clandestin sans en faire un produit de consommation comme un autre ?

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