La prétendue transidentité de Brigitte Macron

1. Un peu de définition

Une curieuse théorie du complot affirme que Brigitte Macron, épouse du président français Emmanuel Macron, serait en réalité un homme ayant changé d'identité. Ce type de calomnie n'est pas nouveau : d'autres femmes célèbres, comme Michelle Obama, ont déjà été accusées, sans preuve, de mentir sur leur sexe ou leur identité de genre.

Plus précisément, la théorie affirme que Brigitte Macron, née Trogneux, n'existerait pas réellement sous cette identité et serait en fait son frère Jean-Michel Trogneux, qui aurait effectué une transition avant d'usurper l'identité de sa sœur. Jean-Michel Trogneux est pourtant une personne distincte, dont l'existence et l'histoire familiale sont documentées.

Cette rumeur appartient aux « transvestigations », des pseudo-enquêtes prétendant déterminer le « véritable sexe » de personnalités à partir de photographies, de traits physiques ou de supposées anomalies biographiques. Elle rencontre notamment l'univers de QAnon, où les accusations visant des personnalités politiques sont intégrées à des récits de conspirations beaucoup plus vastes.

L'enjeu dépasse rapidement la vie privée de Brigitte Macron. Une telle rumeur peut servir à ridiculiser un dirigeant, délégitimer son entourage et fragiliser la confiance envers les institutions. Elle devient ainsi exploitable par des influenceurs, des mouvements politiques ou des opérations de désinformation étrangères.

2. Un peu d'histoire

En France

La rumeur prend forme en 2021 autour de Natacha Rey, ancienne galeriste qui se présente comme « journaliste indépendante autodidacte », sans formation journalistique connue. Déjà présente dans des milieux complotistes et antivax, elle commence en mars 2021 à publier sur Facebook ses prétendues « recherches » sur Brigitte Macron. Ses publications restent d'abord relativement confidentielles.

L'affaire change d'échelle lorsque Xavier Poussard, alors directeur de la revue d'extrême droite Faits & Documents, reprend et développe les affirmations de Rey dans une série intitulée Le Mystère Brigitte Macron. Le 10 décembre 2021, Rey expose ensuite sa théorie pendant plus de 4 heures sur la chaîne de Delphine Jegousse, dite Amandine Roy, médium autoproclamée et youtubeuse complotiste. La vidéo cumule plusieurs centaines de milliers de vues et le hashtag #JeanMichelTrogneux devient viral sur Twitter.

La rumeur bénéficie alors d'un contexte favorable : crise du Covid-19, défiance envers le gouvernement, mobilisation des réseaux antivax et approche de l'élection présidentielle de 2022. Aurélien Poirson-Atlan, alias Zoé Sagan, influenceur déjà impliqué dans la diffusion de contenus lors de l'affaire Benjamin Griveaux, contribue à son amplification. Une affirmation initialement marginale circule désormais entre plusieurs communautés complotistes et anti-Macron.

Internationalisation

Une seconde étape commence aux États-Unis. En mars 2024, l'influenceuse conservatrice Candace Owens, proche des milieux pro-Trump, reprend les affirmations de Poussard devant ses millions d'abonnés. Elle développe ensuite une série intitulée Becoming Brigitte et associe progressivement la rumeur à d'autres thèmes complotistes américains, notamment ceux de QAnon. Une théorie née dans les marges françaises acquiert ainsi une audience internationale.

Cette internationalisation permet enfin sa récupération par des acteurs de désinformation liés à la Russie. L'opération Storm-1516 produit notamment de faux témoignages destinés à donner artificiellement du crédit aux accusations. L'histoire de Brigitte Macron montre ainsi le parcours classique d'une désinformation contemporaine : une rumeur marginale est structurée, rendue virale par les réseaux sociaux, exportée à l'étranger puis exploitée à des fins politiques.

3. Un peu de justice

Brigitte Macron et son frère Jean-Michel Trogneux poursuivent Natacha Rey et Amandine Roy pour diffamation. Le 12 septembre 2024, elles sont reconnues coupables en première instance : chacune reçoit 500 € d'amende avec sursis et elles doivent verser solidairement 8 000 € de dommages-intérêts à Brigitte Macron et 5 000 € à Jean-Michel Trogneux. Elles font appel.

Le 10 juillet 2025, la cour d'appel de Paris les relaxe. Cette décision ne signifie aucunement que la justice aurait reconnu Brigitte Macron comme transgenre : elle porte sur la qualification juridique des propos et non sur la véracité de la théorie. Brigitte Macron et son frère se pourvoient alors en cassation.

Une procédure distincte concerne le cyberharcèlement subi par Brigitte Macron. Le 5 janvier 2026, 10 personnes sont reconnues coupables par le tribunal correctionnel de Paris. 8 reçoivent 4 à 8 mois de prison avec sursis, tandis qu'un prévenu absent est condamné à 6 mois ferme. Parmi les principales figures poursuivies, Zoé Sagan reçoit 8 mois avec sursis, tandis qu'Amandine Roy et le galeriste Bertrand Scholler sont condamnés à 6 mois avec sursis. Certains des principaux instigateurs se voient également interdire pendant 6 mois l'utilisation de leurs comptes sur les réseaux sociaux.

L'affaire devient également judiciaire aux États-Unis. Le 23 juillet 2025, Emmanuel et Brigitte Macron déposent une plainte en diffamation contre Candace Owens devant la Cour supérieure du Delaware. Owens demande le rejet de la procédure, contestant notamment la compétence de cette juridiction. Lors d'une audience le 27 juillet 2026, les deux camps défendent leurs arguments, mais le juge Sheldon Rennie ne rend pas immédiatement sa décision. Au 30 août 2026, l'affaire reste donc en cours et aucun procès sur le fond n'a encore eu lieu.

4. Un peu de calomnie

À la rumeur sur sa transidentité s'ajoute l'accusation selon laquelle Brigitte Macron serait « pédophile » ou « pédocriminelle ». Celle-ci est notamment amplifiée par la mouvance QAnon, dont l'un des thèmes récurrents est l'existence supposée d'élites politiques impliquées dans des réseaux pédocriminels. Un fait réel sert alors de point de départ à l'accusation : la rencontre entre Brigitte et Emmanuel Macron lorsqu'il était adolescent.

Les deux se rencontrent au lycée La Providence d'Amiens : Emmanuel Macron raconte avoir alors 15 ans, tandis que Brigitte Auzière, née en 1953, en a 39 et est enseignante. Leur différence d'environ 24 ans et la relation d'autorité entre professeur et élève peuvent légitimement soulever des questions éthiques. Ses parents désapprouvent d'ailleurs cette relation, l'envoient poursuivre sa scolarité à Paris et demandent à Brigitte de rester éloignée de lui jusqu'à ses 18 ans. Ils ne portent toutefois jamais plainte contre elle.

Ces éléments ne suffisent pas à établir une pédophilie, terme qui désigne spécifiquement une attirance sexuelle envers des enfants prépubères. Quant à la pédocriminalité, elle suppose des infractions sexuelles commises sur des mineurs et ne peut être déduite d'une différence d'âge ou d'un jugement moral. À ce jour, Brigitte Macron n'a été ni poursuivie ni condamnée pour une infraction sexuelle concernant Emmanuel Macron.

La calomnie consiste précisément à franchir cette frontière entre critique et accusation. Il est parfaitement possible de considérer comme problématique la relation initiale entre une enseignante adulte et son élève adolescent, sans en conclure qu'elle serait la preuve d'une pédophilie ou d'une activité pédocriminelle. Une interrogation éthique n'est pas, à elle seule, la démonstration d'un crime.

5. Un peu de réflexion

Certains partisans de la théorie réclament un test ADN ou des examens médicaux de Brigitte Macron. Mais c'est à celui qui avance une accusation d'en apporter les preuves, et non à la personne visée de dévoiler son intimité pour la réfuter. Le procès américain contre Candace Owens présente toutefois une particularité : en matière de diffamation, les Macron doivent eux-mêmes démontrer la fausseté des accusations et satisfaire aux exigences élevées applicables aux personnalités publiques.

Il existe pourtant quantité d'éléments sur la vie de Brigitte Macron bien antérieurs à sa rencontre avec Emmanuel Macron. Née Brigitte Trogneux en 1953, elle épouse André-Louis Auzière en 1974 et a avec lui 3 enfants : Sébastien, Laurence et Tiphaine. Son frère Jean-Michel Trogneux possède de son côté sa propre biographie et apparaît comme une personne distincte dans l'histoire familiale.

La rumeur ne touche d'ailleurs plus seulement Brigitte Macron. Ses enfants et d'autres membres de la famille Trogneux voient leurs photographies, leur généalogie et leur vie privée disséquées pour alimenter de prétendues « enquêtes ». En 2023, son petit-neveu Jean-Baptiste Trogneux, 30 ans, est même agressé devant la chocolaterie familiale à Amiens ; ses agresseurs profèrent notamment des insultes visant le couple présidentiel. La rumeur finit donc par avoir des conséquences bien réelles sur son entourage.

Reste un problème classique du raisonnement complotiste : comment réfuter une théorie qui transforme chaque réfutation en preuve du complot ? Une photographie gênante serait truquée, un document falsifié, un témoignage mensonger et les médias complices. La théorie devient ainsi presque impossible à prendre en défaut. Et sur les réseaux sociaux, elle n'a même pas besoin de convaincre tout le monde : faire douter suffit souvent à la maintenir en circulation.

Références

  1. Comment les influenceurs pro-Trump propagent la rumeur
  2. Non, la justice n'a pas validé les rumeurs disant que la Première dame est une femme trans
  3. 2 femmes condamnées définitivement pour diffamation en cassation

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