La méritocratie


Travaillez bien à l'école… qu'ils disaient !
1. Un peu de définition
Le terme méritocratie provient du latin meritum (« mérite ») et du suffixe grec kratos (« pouvoir, force »).
Il désigne un système où la position sociale et les responsabilités sont attribuées selon le talent et les efforts individuels.
2. Un peu de contexte
Le sociologue britannique Michael Young construit le concept dans un ouvrage satirique The Rise of the Meritocracy (1958).
Education Act
L'Education Act de 1944 est le texte législatif qui a structuré le système éducatif anglais de l'après-guerre initialement à démocratiser l'accès au savoir.
Cette loi a instauré une sélection rigoureuse des élèves à l'âge de 11 ans, via un examen national appelé le 11-plus. Les résultats déterminaient l'orientation vers 3 types d'établissements :
Grammar Schools : Destinées à l'élite intellectuelle (environ 20 % des élèves), elles préparaient aux études universitaires et aux hautes fonctions.
Secondary Modern Schools : Pour la majorité des élèves, centrées sur une éducation générale et pratique, limitant de fait l'accès aux carrières prestigieuses.
Technical Schools : Une voie plus rare, axée sur les compétences industrielles et scientifiques.
3. Un peu de croyance
Dans le récit de politique-fiction de Young, la méritocratie n'est pas un idéal à atteindre, mais une dystopie où une nouvelle forme de tyrannie s'exerce au nom de l'intelligence.
La loi de 1944 partait du postulat que "l'intelligence est innée", à l'instar des tests de Quotient Intellectuel, et peut être mesurée de manière définitive à 11 ans. Il a été observé que les enfants des classes favorisées, mieux préparés et baignés dans un environnement culturel, réussissaient davantage.
Pour anecdote, le psychologue Cyril Burt a fortement influencé l'Education Act de 1944. Ses recherches (contestées plus tard pour fraude) visaient à prouver que l'intelligence était héréditaire et fixée dès l'enfance, justifiant ainsi l'examen à 11 ans.
Dès les années 1960, les critiques formulées par Young et d'autres sociologues ont conduit à la remise en cause de ce système tripartite. Celui-ci fut progressivement remplacé par les Comprehensive Schools, des écoles uniques censées accueillir tous les élèves sans distinction de niveau.
Young fut consterné de voir que son concept repris de manière positive par des personnalités politiques comme Tony Blair dans les années 1990. Pour lui, une société purement méritocratique est invivable car elle prive les « non-méritants » de toute dignité.
4. Un peu de réflexion
John Rawls, dans sa Théorie de la justice (1971), va dans l'idée que la simple égalité formelle des droits est insuffisante pour garantir une société juste. Il propose le concept d'égalité des chances équitables, qui exige que les perspectives de succès d'un individu ne soient pas entravées par sa situation socio-économique de départ.
D'une certaine façon, le slogan quand on veut on peut fait maintenir l'idée que l'échec scolaire s'explique par des manques de travail, mais cette approche occulte le fait que l'accès au savoir et la construction de l'ambition dépendent de dispositions initiales. Cette vision de la réussite fragilise d'une certaine façon la mission de l'éducation nationale, qui peine à remplir son rôle de moteur de l'ascenseur social.
La méritocratie suppose que chacun puisse progresser grâce à son talent et à ses efforts. Or les individus ne disposent pas des mêmes ressources au départ : le capital culturel, les réseaux, les conditions matérielles ou la familiarité avec les codes scolaires favorisent certaines trajectoires. Le mérite individuel existe donc, mais il s'exerce dans des conditions sociales inégalement favorables.
De nombreuses personnalités d'obédience néolibérale croient au mythe de l'auto-entrepreneur ou que le travail paie toujours : Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Tony Blair, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Donald Trump, Elon Musk…
Le plafond de verre illustre le moment où le talent se heurte au népotisme et au favoritisme, mécanismes qui assurent la reproduction des élites par l'entre-soi. Le système montre au contraire que l'oligarchie est antinomique au système démocratique. Ce qui fait monter un populisme anti-élite voyant des pistons partout. Le statut social relève davantage de l'ascription (le positionnement par la naissance et les attributs hérités) que des compétences acquises.
L'école transforme le capital culturel hérité en mérite personnel, exerçant une violence symbolique qui pousse les dominés à percevoir leur exclusion comme une insuffisance propre. Pierre Bourdieu montre que l'institution convertit les privilèges sociaux en aptitudes naturelles, légitimant la reproduction des hiérarchies de classe. En dissimulant les mécanismes de l'héritage, le système éducatif permet à l'élite de se sentir justifiée dans sa position dominante.
Références
- Méritocratie : histoire d'une idée - Pierre-Michel Menger, France Culture
- Il faut bousculer l’ordre établi - Monique Pinçon-Charlot, Inégalités
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