La justice climatique

Face au changement climatique, tous les pays et toutes les populations ne portent pas la même responsabilité et ne disposent pas des mêmes moyens pour y faire face.
1. Un peu de définition
La justice climatique considère le changement climatique comme un problème environnemental, mais aussi comme une question de justice sociale, économique et internationale. Les populations qui ont le moins contribué aux émissions sont souvent parmi les plus exposées aux sécheresses, inondations, canicules ou à la montée des eaux.
Elle repose notamment sur le principe de responsabilités communes mais différenciées : tous les États doivent agir, en tenant compte de leur responsabilité historique et de leurs moyens. Les pays industrialisés, qui émettent depuis le 19ᵉ siècle, ne sont donc pas placés sur le même plan que les pays pauvres récemment entrés dans le développement.
La justice climatique met en évidence notre interdépendance : les émissions produites dans un pays peuvent avoir des conséquences à l’autre bout du monde. Ces inégalités existent aussi à l’intérieur des pays : les ménages modestes sont davantage exposés aux logements mal isolés, aux quartiers pollués ou aux fortes chaleurs, tout en ayant moins de moyens pour s’adapter.
2. Un peu d’histoire 📜
La justice climatique est en partie issue de la justice environnementale. Aux États-Unis, en 1982, des centaines d’habitants de Warren County, en Caroline du Nord, protestent contre l’installation d’une décharge de déchets contaminés aux PCB dans une région pauvre et majoritairement afro-américaine. Plus de 500 manifestants sont arrêtés !
Le sociologue américain Robert Bullard montre ensuite que les populations pauvres et certaines minorités sont disproportionnellement exposées aux installations polluantes. Au Kenya, Wangari Maathai (1940-2011) fonde quant à elle le Green Belt Movement en 1977, mêlant reforestation, lutte contre la pauvreté, droits des femmes et démocratie.
Au Sommet de Rio (1992), les États reconnaissent que la lutte climatique doit tenir compte de leurs responsabilités différentes, tout en abordant la protection des forêts et la déforestation. Kyoto (1997) puis l’Accord de Paris (2015) cherchent ensuite à répartir les efforts entre pays, selon leurs émissions, leurs responsabilités historiques et leurs capacités à agir. 🌍⚖️
3. Un peu d’inégalités 🌍
Les petits États insulaires, comme Vanuatu, Tuvalu ou les Maldives, illustrent particulièrement le problème. Leur contribution historique au réchauffement est minime, mais certaines îles sont directement menacées par la montée des eaux, l’érosion et la salinisation des sols et des réserves d’eau.
L’initiative vient à l’origine d’un groupe d’étudiants en droit du Pacifique, qui souhaitent faire reconnaître les obligations des États face au changement climatique. Leur projet est repris par Vanuatu, puis soutenu par l’ONU en 2023. Le 23 juillet 2025, la Cour internationale de Justice (CIJ) rend finalement un avis précisant ces obligations.
L’actualité du Népal illustre aussi cette vulnérabilité. Le 26 août 2026, un effondrement de glace et de roches dans l’Himalaya provoque une crue meurtrière, faisant plus de 1 200 morts. S’il reste difficile d’attribuer une catastrophe précise au seul changement climatique, le réchauffement et le recul des glaciers augmentent certains risques dans l’Himalaya, alors que le Népal contribue très peu aux émissions mondiales.
4. Un peu de scandale 🛢️
La responsabilité concerne aussi les entreprises. Une étude publiée en 2021 montre que Total avait été averti dès 1971 des risques de réchauffement liés aux énergies fossiles. À partir de la fin des années 1980, le groupe participe ensuite à des stratégies mettant en avant les incertitudes de la science climatique.
Il faut aussi compter les émissions indirectes, ou scope 3, notamment le CO₂ émis lorsque les clients utilisent les combustibles vendus. TotalEnergies déclarait ainsi 342 millions de tonnes de CO₂e en 2024 pour l’utilisation de ses produits. Déterminer jusqu’où une entreprise doit répondre de ces émissions est aujourd’hui une question importante de justice climatique.
5. Un peu de justice 🏛️
Les tribunaux sont devenus un nouveau terrain de la lutte climatique. Aux Pays-Bas, l’association Urgenda et 886 citoyens obtiennent que l’État renforce sa politique climatique. Aux États-Unis, l’affaire Juliana, lancée en 2015 par 21 jeunes soutenus par l’ONG Our Children’s Trust, cherche à faire reconnaître la responsabilité de l’État envers les générations futures. La procédure échoue finalement devant la justice fédérale, mais devient une affaire emblématique de la justice climatique intergénérationnelle.
Le phénomène est désormais mondial : le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) recensait 3 099 contentieux climatiques dans le monde au 30 juin 2025, contre seulement 884 en 2017. Beaucoup sont portés par des ONG, mais aussi par des jeunes, des communautés locales ou des peuples autochtones.
En 2024, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) condamne la Suisse dans l’affaire KlimaSeniorinnen. L’affaire avait été portée par une association de femmes âgées, particulièrement vulnérables aux canicules. La Cour reconnaît qu’une action climatique insuffisante peut porter atteinte au droit au respect de la vie privée et familiale. Le procès climatique touche ainsi directement aux droits fondamentaux.
6. Un peu de réflexion 🌱
La justice climatique pose finalement 3 questions : qui est responsable, qui doit payer et qui doit être protégé ? Le problème est que les réponses changent selon que l’on regarde les émissions historiques, les émissions actuelles, celles par habitant ou encore les émissions indirectes.
Dès 1972, le juriste américain Christopher D. Stone propose d’accorder des droits juridiques à la nature, afin que des arbres, des forêts ou d’autres milieux puissent être défendus en justice. L’idée se concrétise ensuite : l’Équateur inscrit les "droits de la nature" dans sa Constitution en 2008, tandis que la Nouvelle-Zélande reconnaît en 2017 le fleuve Whanganui comme une entité juridique.
Mais une victoire devant un tribunal ne fait pas disparaître une tonne de CO₂, et un fonds international ne suffit pas nécessairement à réparer un territoire rendu inhabitable. La justice climatique reste donc confrontée à une difficulté très concrète : répartir des coûts et des sacrifices entre des acteurs qui n’ont ni la même responsabilité, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes moyens de se protéger.
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