L alcool

Du verre de vin au repas à l’alcoolisme, l’alcool accompagne les sociétés humaines depuis des millénaires. Avec une particularité : c’est une drogue largement intégrée à nos cultures, malgré ses effets importants sur la santé.

1. Un peu de définition 🍷

L’alcool des boissons est principalement de l’éthanol, produit lorsque des levures transforment des sucres par fermentation. Le mot vient de l’arabe al-kuḥl, qui désignait à l’origine une poudre très fine, notamment le khôl. Son sens a ensuite évolué en Europe. En chimie, il existe toute une famille d’alcools : celui que l’on boit est l’éthanol.

On distingue les boissons fermentées — vin, bière, cidre, hydromel — et les spiritueux, obtenus par distillation : whisky, rhum, vodka, gin, cognac, tequila… Le champagne est, lui, un vin effervescent produit en Champagne. Leur teneur s’exprime en % vol. : autour de 4 à 6 % pour une bière, 11 à 15 % pour un vin ou un champagne et souvent 40 % pour un spiritueux.

Le degré ne fait cependant pas tout : une bière n’est pas forcément « moins alcoolisée » qu’un whisky, car tout dépend de la quantité servie. La notion de verre standard permet de comparer la quantité d’alcool pur absorbée. La vitesse compte aussi : boire plusieurs verres rapidement peut provoquer une alcoolisation massive, même avec des boissons relativement peu fortes.

L’œnologie s’intéresse au vin, de sa fabrication à sa dégustation ; la zythologie fait de même avec la bière. Pour fabriquer cette dernière, quatre ingrédients suffisent aujourd’hui : eau, céréales maltées, houblon et levure. Le houblon est toutefois arrivé assez tard : les bières anciennes étaient aromatisées avec d’autres plantes.

L’alcool existe aussi sans intervention humaine. Des fruits trop mûrs fermentent naturellement, et certains oiseaux, primates, chauves-souris ou insectes peuvent ainsi absorber de petites quantités d’éthanol. Raisin, pomme, poire ou autres fruits ont ensuite fourni aux humains la matière première du vin, du cidre, du poiré et de nombreuses eaux-de-vie.

2. Un peu d’histoire 🍺

Les humains ont probablement connu les fruits fermentés bien avant l’agriculture. Avec la néolithisation, à partir du 10ᵉ millénaire AEC au Proche-Orient, les fermentations prennent une autre ampleur. Certains chercheurs avancent même que le désir de produire de la bière, notamment pour des fêtes et rituels collectifs, a pu contribuer à la culture des céréales et à la sédentarisation. L’alcool serait ainsi, parmi d’autres facteurs, non seulement une conséquence mais peut-être aussi un moteur de la néolithisation.

La bière tient rapidement une place importante. Sa fabrication a longtemps été une affaire de femmes, notamment dans le cadre domestique. En Mésopotamie, la déesse Ninkasi est associée à la bière. Des siècles plus tard, dans l’Europe médiévale, de nombreuses femmes brassent encore avant que le métier ne se professionnalise et ne devienne davantage masculin.

Chez les Grecs et les Romains, le vin occupe une place majeure. Au Moyen Âge, vin, bière, cidre et hydromel restent courants. La distillation, connue depuis l’Antiquité mais perfectionnée par des savants du monde arabo-musulman au Moyen Âge, se diffuse ensuite en Europe et permet progressivement de produire des eaux-de-vie et spiritueux beaucoup plus concentrés en alcool.

L’alcool raconte aussi les classes sociales. Les grands vins et certaines eaux-de-vie deviennent des produits de prestige, tandis que les populations plus pauvres boivent surtout ce qui est disponible et bon marché. Avec l’industrialisation du 19ᵉ siècle, la production augmente fortement et l’alcoolisme devient peu à peu un véritable problème social et médical.

Les religions n’ont pas toutes le même rapport à la boisson. Le vin possède une place rituelle dans le judaïsme et le christianisme, même si l’ivresse est condamnée. L’islam interdit les boissons enivrantes. Certains courants du bouddhisme recommandent également de s’en abstenir, tandis que des mouvements protestants ont défendu la tempérance ou l’abstinence.

Aux États-Unis, la Prohibition (1920-1933) interdit la fabrication et la vente commerciale d’alcool. Bars clandestins et contrebande prospèrent pourtant. À Chicago, Al Capone fait fortune grâce notamment au trafic d’alcool. L’interdiction est finalement abandonnée en 1933.

3. Des dangers réels ⚠️

L’éthanol est une substance psychoactive. Il désinhibe, ralentit les réflexes et perturbe le jugement, la coordination et la mémoire. À forte dose, il peut conduire au coma éthylique, voire à la mort. Il augmente aussi le risque d’accidents, de chutes, de comportements dangereux et de violences, comme les bagarres ou certaines agressions.

En France, l’alcool reste un problème majeur de santé publique : il était responsable d’environ 41 000 décès en 2015, dont 16 000 par cancer. En 2023, près de 308 000 personnes ont aussi été hospitalisées au moins une fois pour une pathologie liée à l’alcool. Malgré une consommation en baisse, les ventes représentaient encore 10,35 litres d’alcool pur par habitant de plus de 15 ans cette année-là.

À long terme, les dégâts peuvent toucher le foie, le cerveau, le cœur, les nerfs et le système digestif. L’alcool augmente également le risque de plusieurs cancers. Pendant la grossesse, il peut atteindre le développement du fœtus, raison pour laquelle la recommandation est de ne pas boire.

Il existe aussi un lien important avec la santé mentale. Alcool, anxiété, dépression et troubles du sommeil peuvent se nourrir les uns les autres. Le verre pris pour « oublier » ou dormir peut soulager sur le moment, puis finir par aggraver le problème.

Chez certaines personnes apparaît une véritable dépendance. Il faut parfois boire davantage pour obtenir le même effet : c’est la tolérance. Puis viennent le besoin, la difficulté à s’arrêter et parfois le manque. On peut alors boire non plus pour être ivre, mais simplement pour se sentir normal. Un sevrage brutal peut être dangereux chez une personne fortement dépendante.

Les dégâts dépassent enfin le consommateur : violences, accidents, familles fragilisées, absentéisme et dépenses de santé. La pauvreté peut encore aggraver la situation lorsque précarité, isolement et difficultés d’accès aux soins s’ajoutent à la dépendance.

4. Un peu de sociabilité 🥂

Les « bienfaits » de l’alcool sont surtout sociaux, gustatifs et culturels. L’apéritif, le verre partagé après le travail, les repas, les soirées, mariages ou fêtes montrent combien boire peut servir de rituel de sociabilité. Le champagne est même devenu presque indissociable, en France et ailleurs, des célébrations et des grandes occasions.

Ces habitudes varient selon les sociétés. En Chine, les repas professionnels ou festifs peuvent être accompagnés de nombreux toasts, souvent avec du baijiu, un alcool de céréales généralement très fort. Ce n’est pas exactement l’« apéro » français : boire ensemble peut y servir à célébrer, accueillir un invité ou entretenir des relations sociales et professionnelles.

Côté santé, le tableau est moins flatteur. On a longtemps vanté le vin rouge et ses polyphénols pour protéger le cœur. Ces résultats ont depuis été fortement nuancés. Il n’y a donc pas de raison médicale de commencer à boire, et les polyphénols du raisin se trouvent très bien… dans le raisin.

5. Un peu d’économie et de lobbies 💰

Derrière la bouteille se trouve une énorme économie : viticulteurs, brasseurs, distilleries, bars, restaurants, supermarchés, publicité et tourisme. En France, le vin et le champagne sont aussi des produits d’exportation et des symboles culturels importants.

Pour orienter les comportements ou financer le coût de la santé publique, l’État utilise notamment la fiscalité. Ces taxes comportementales — appliquées aux droits d’accises ou à des cotisations spécifiques sur les boissons alcoolisées — visent à augmenter les prix pour freiner la consommation, en particulier chez les plus jeunes.

Le secteur possède donc ses lobbies. Producteurs et organisations professionnelles interviennent dans les débats sur les taxes, la publicité, les avertissements sanitaires ou les restrictions de vente. Leurs intérêts ne vont pas toujours dans le même sens que ceux de la santé publique.

La loi Évin de 1991, qui encadre notamment la publicité pour l’alcool en France, illustre bien ces tensions. Depuis son adoption, les règles entourant la promotion du vin et des autres alcools font régulièrement débat.

6. Un peu de pop culture 🎬🍺

L’alcool est un ressort classique de la pop culture. Dans Tintin, le capitaine Haddock aime notoirement le whisky, tandis que Barney Gumble dans Les Simpson incarne l’ivrogne de comptoir. Dans Futurama, Bender pousse le gag jusqu’à fonctionner littéralement à l’alcool.

Dans League of Legends, Gragas combat avec son tonneau. L’ivresse devient même un art martial dans Drunken Master (1978) avec Jackie Chan, tandis que Rock Lee, dans Naruto, devient un combattant redoutable et imprévisible lorsqu’il boit accidentellement de l’alcool.

Plus sombre, le film Drunk (2020) de Thomas Vinterberg suit 4 enseignants qui expérimentent la consommation régulière d’alcool. Le film passe de l’euphorie à la perte de contrôle, illustrant bien l’ambivalence entre plaisir, sociabilité et dépendance.

7. Un peu de législation ⚖️

Les pays ont essayé différentes politiques : taxes élevées, âge minimum, limitation des horaires, monopoles publics ou interdiction de la publicité. Les États-Unis sont même allés jusqu’à la Prohibition, supprimée en 1933.

En France, la vente d’alcool aux mineurs est interdite. La publicité est encadrée et l’alcool au volant est limité par des seuils légaux, avec des règles plus strictes pour les conducteurs novices. Les bouteilles portent aussi un avertissement concernant la grossesse.

L’alcool conserve ainsi un statut particulier : drogue psychoactive mais légale, dangereuse mais culturellement très présente. Toute la difficulté consiste à limiter ses dégâts alors que le verre de vin, l’apéro, la bière entre amis ou la coupe de champagne restent bien ancrés dans la vie sociale.

Références

  1. OFDT — Alcool en France en 2023, 2024
  2. OMS Europe — Alcohol use, 2024
  3. OMS — Alcool, 2024
  4. Expertise collective de l’Inserm sur l’alcool, 2021

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